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L'homosexualité tunisienne fait sa révolution

De nouveaux médias consacrés à la communauté gay de Tunisie font leur apparition sur internet. Les réactions se multiplient.

En Tunisie, les limites des libertés individuelles viennent d'apparaître plus distinctement. L'actuel gouvernement à majorité conservatrice craint de voir se démocratiser les sites internet consacrés aux gays malgré la loi toujours en vigueur qui condamne l'homosexualité. Mis en service en mars 2011, le e-magazine interactif GayDay a publiquement été menacé d'interdiction par l'actuel ministre des Droits de l'Homme, Samir Dilou, qui s'exprimait sur une chaîne de la télévision tunisienne. Ce dernier s'est fermement opposé à l'idée de voir s'installer ce type de presse en Tunisie:

«Il n'est pas question que la perversion sexuelle soit un droit humain. Ces personnes devraient plutôt se faire soigner», déclarait le ministre sur Hannibal TV.

Une forme d'«homophobie» affichée et qui se trouve être partagée par la majorité des Tunisiens. «Faites ça chez vous et bouclez-la!», conseillait un internaute au nouveau magazine. Depuis la chute de l'ex-président tunisien, Zine el-Abidine Ben Ali et de son régime de censure, devant l'émergence de médias spécialisés, la Tunisie fait face à une nouvelle polémique autour d'un sujet de société pour le moins explosif: la représentation de la «communauté homosexuelle» tunisienne.

Un militantisme discret

Les publications de GayDay magazine, la mise en service d'une web radio, Tunisia Gay's, et l'évolution générale du militantisme LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres) en Tunisie, accréditent une réalité concomitante à la révolution: ces nouveaux supports d'informations ciblent un lectorat bien réel et revendiquent le droit à la liberté d'expression.

Pour Fadi, rédacteur en chef et fondateur du magazine, il s'agit ni plus ni moins pour la Tunisie d'un «challenge temporaire» devant lequel il se montre «prudemment optimiste»:

«On espère parvenir à un Etat démocratique basé sur la transparence et le respect absolu des droits de l'homme», confiait le militant à Slate Afrique.

Concernant la légalité et les autorisations, remises en cause par le ministre des Droits de l'Homme, les responsables et activistes précisent en réponse qu'ils «n'ont pas demandé d'autorisation», considérant que «c'est notre droit de s'exprimer sur le net», «en utilisant des ressources gratuites du web». Du point de vue de l'audience, la radio Tunisia Gay's compte environ 40 à 60 auditeurs les soirs d'émission, tandis que le site du magazine GayDay oscille entre 1000 et 6000 visites en fonction des mises à jour.

En guise d'exemple de parution, le magazine GayDay a révélé au mois de décembre 2011 sa sélection des dix plus beaux hommes tunisiens avec photos. Particulièrement actifs sur les réseaux sociaux, les militants ont également demandé à leur membres sur Facebook d'afficher un message sur leur profil en réponse au ministre en charge des droits humains:

«Je suis un homme, monsieur le ministre des Droits de l'Homme.»

Les pages web de ces nouveaux médias appellent entre autres à la «dépénalisation de l'homosexualité», à la promotion de la culture gay ou encore, à la sensibilisation aux problèmes de santé. Des nouveaux points de ralliements pour une minorité restée isolée et condamnée à la marginalité. Mais sur leurs pages Facebook qui comptent en moyenne un millier de membres et «dont la mission est de parler des individus LGBT (lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres)», les administrateurs modèrent nombre de provocations et menaces de mort.

«Il y a plein de messages homophobes hostiles et menaçants sur la page de Gayday magazine et les autres pages gays et lesbiennes», témoignait l'un des administrateurs interrogé par Tekiano.

«Les lignes rouges» de la liberté d'expression

Car dire que le sujet est tabou en Tunisie est un euphémisme. En dehors des insultes, peu de Tunisiens désignent ouvertement al-liwatt (l'homosexualité en français). La plupart ont conscience de cette «vieille réalité», savent qu'il y en a «beaucoup en Tunisie», issus de toutes les couches sociales, parfois «mariés depuis plus de 20 ans» ou se rendant «régulièrement à la mosquée», mais rares sont ceux qui osent vraiment en parler.

«En Tunisie, le vrai interdit c'est de se dire homo, pas d'avoir des pratiques homos», confiait le réalisateur tunisien Mehdi Ben Attia.

Avec son film Le fil, sorti en France en avril 2011, le réalisateur expose en dehors de la Tunisie, l'une des réalités silencieuses de son pays natal:

«Il y a une forte demande de liberté, de respirer, contre la censure. Un climat favorable. Pour exemple, mon film a été interdit en Tunisie. Mais j'ai bon espoir qu'il soit bientôt diffusé. Ce serait peut-être un bon indice du changement», estime le réalisateur.

L'homosexualité tunisienne est un secret de Polichinelle. Dans l'illégalité -le Code pénal tunisien prévoit de trois mois à six années d'emprisonnement- cette minorité invisible a perduré sous la dictature, les répressions policières et la pression sociale, en partie grâce à internet. Un an après la fuite du dictateur Ben Ali, elle revendique un espace d'expression et de liberté. Seulement «la liberté d'expression a des limites» en Tunisie, soulignait le ministre des Droits de l'Homme.

Effectivement, la religion, la culture, les codes sociaux et familiaux, tout interdit et décourage pareilles revendications sur la scène publique. «Ce sont des citoyens, mais ils doivent respecter les lignes rouges fixées par notre religion, notre héritage et notre civilisation», insistait Samir Dilou.

Une arme politique

En politique, la question épineuse de l'homosexualité tunisienne -jugée déplacée par les plus modernistes compte tenu de la situation économique critique du pays- a pourtant été relancée durant les campagnes et la période post-électorale. Pour rassurer les électeurs, des membres de partis conservateurs tels que Ennahdha n'hésitaient pas à déclarer qu'ils respecteraient les droits des homosexuels, allant parfois jusqu'à proposer comme Riad Chaibi à ces personnes «dévalorisées» de réexaminer le problème de leur «dignité» en société.

Mais cet élan de générosité s'est progressivement érodé. A la fin du mois de janvier 2012, une vidéo explicite que certains disaient truquée mettait en cause l'honneur de l'actuel ministre de l'Intérieur, Ali Larayedh, membre du parti Ennahdha. Le déferlement des propos violents qui suivirent sur les réseaux sociaux traduisait tout le malaise du sujet pour la population. Un nouveau scandale qui venait s'ajouter à la libération de Naji Behiri, le fils du ministre de la Justice, Noureddine Bhiri, accusé de viol sur un jeune homme et profitant au mois de janvier d'une amnistie présidentielle.

«Une révolution à deux vitesses»?

Le thème est alors redevenu un moyen de pression politique, le même dont usait l'ancien régime pour dégrader l'image de ses opposants. Récemment, la pression internationale s'est intensifiée sur le sujet. Tandis qu'en France la question du mariage gay est devenue l'un des thèmes de la campagne présidentielle, au début du mois de février, Ban Ki Moon, le Secrétaire général des Nations unies, invitait les chefs d'Etats africains lors du 18e sommet de l'Union africaine à Addis Abeba en Ethiopie à réexaminer la question des droits de la population homosexuelle.

«Il fallait s'y attendre, confie un partisan d'Ennahdha à La Marsa une banlieue de Tunis. Ces gens-là pensent qu'ils ont droit à la liberté d'expression. Mais il faut qu'ils comprennent que la révolution n'est pas la même pour tous. Aucun Tunisiens ne souhaitent les voir s'afficher librement. Même sur internet, ça reste choquant pour beaucoup d'entre nous.»

En matière de liberté d'expression, le chemin à parcourir pour cette minorité risque d'être beaucoup plus long que pour d'autres. «Une révolution à deux vitesses et une dignité bien délimitée», résumait un internaute. Car même s'ils ont conscience que la démocratie implique ce type de revendications, les Tunisiens ne sont définitivement pas prêts à tout voir et à tout entendre.

Mehdi Farhat

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