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Mokhtar al-Akdhar à Tripoli . Damien Spleeters
Mokhtar al-Akdhar à Tripoli . Damien Spleeters

Libye, un an après: L'homme fort de Tripoli, c'est lui

Mokhtar al-Akdhar dirige les brigades de Zintan qui contrôlent plusieurs points névralgiques de la capitale, dont l'aéroport.

La nuit tombe sur Tripoli. Je regarde par la fenêtre de la Mercedes qui nous conduit à l'aéroport, à la rencontre de Mokhtar al-Akdhar, le commandant d'une des milices libyennes les plus importantes de l'après-guerre. Les soldats nous font signe de passer sans sortir de leur véhicule. Il fait trop froid dehors. Dans le hall principal, les voyageurs attendent, les chauffeurs de taxi se réchauffent. On ne parle pas beaucoup, on observe.

Et puis le signal vient. On nous fait sortir. Mokhtar al-Akdhar va nous recevoir dans un bâtiment à côté. Le commandant arrive, nous salue, nous invite à patienter dans un salon pendant qu'il va s'isoler pour prier. Ses hommes l'appellent «oncle» Mokhtar, par respect pour son âge, et pour son rang. L'homme dirige les brigades de Zintan, de l'ouest libyen, qui contrôlent plusieurs points névralgiques de la capitale, dont l'aéroport.

«La sécurité, je connais»

Mokhtar al-Akhdar paraît plus grand qu'il ne l'est lorsqu'il s'assied dans le sofa confortable de la «salle des présidents». Il demande à ce qu'on ferme la porte, à ce qu'on baisse le volume de la télévision. Il pose sa fine cigarette, une Oris, dans le cendrier. Il pose ses mains sans bague sur ses genoux. Ses joues sont creusées. Il cherche votre regard, et quand il parle il prend le temps. Ses réponses sont longues. Son rang, c'est son uniforme: un insigne de parachutiste à gauche, un aigle qui fond sur un reptile à droite. C'est aussi son 38, qu'il pose sur la table. Une cartouche en moins dans le barillet, pour la sécurité. «La sécurité, je connais», dit, en arabe, l'homme qui contrôle l'aéroport. Il lisse sa moustache grise, réajuste son chèche, ce foulard qui lui encadre le visage. «Les arabes le portaient avant les touaregs». Avant la guerre Mokhtar al-Akhdar dirigeait une agence de tourisme.

Il attend les questions des journalistes. Quand ses hommes vont-ils rendre les armes? Ne participent-ils pas à l'instabilité du pays? Qu'en est-il de cet ancien ambassadeur libyen en France, que ses hommes sont accusés d'avoir torturé à mort? Que pense-t-il des prochaines élections, prévues pour juin? Mais Mokhtar al-Akhdar ne s'y connaît pas en politique, prétend-il. Il n'est pas très optimiste, dit-il. Tout ce qu'il sait, c'est qu'il est «la ceinture de sécurité de l'Etat libyen».

L'homme qui détient Seif al-Islam Kadhafi

Et combien d'hommes sous ses ordres? Pourquoi, demande-t-il. Il hésite à répondre. Ça serait montrer ses cartes. Il sait que la réponse est importante, pour estimer les forces en présence, le poids dans d'éventuelles négociations. Mais il a son atout, Saïf al-Islam, fils du colonel Muammar al-Kadhafi, détenu par ses hommes et toujours en attente de procès. «Appelez-le Saïf al-Kadhafi», insiste-t-il, «cet homme n'a rien à voir avec l'Islam». Il insiste, oui, il faut l'appeler autrement. Qu'en est-il alors de Mokhtar al-Akhdar, Mokhtar le Vert, faut-il aussi qu'il change de nom? Il rit.

«Il y a du vert dans le nouveau drapeau libyen.» Puis le silence, il réfléchit. Il explique. S'impatiente qu'on ne comprenne pas: autour de la capitale, il y a quatorze katiba sous ses ordres. Chacune comptant cent à cent vingt hommes.

Et pendant la guerre, dans les montagnes Nafusa, dans l'ouest libyen, continue-t-il, «il y a eu trois parachutages d'armes par la France. Lors de l'une des opérations, le chargement a explosé. Des munitions, des Milan. Trois opérations en tout.»

Enfin, il se lève, dit quelques mots en français, comme un présage: «ce soir, on vous met le feu». Et le nom de ce salon, «la salle des présidents», un présage aussi? «Je veux que la Libye se porte bien, le reste je m'en fous», répond-il. Puis : «Il faut se tenir loin de l'argent et du pouvoir. C'est comme ça que les gens vous apprécieront.» La diplomatie?  «Peut-être, en France?».

Un coup de téléphone, il s'éloigne. Des bribes de conversation: c'est l'équipe média. Un homme ivre a été arrêté à un check-point. Echanges de coups de feu. Il faut publier une version des faits sur Facebook. Un de ces hommes me parle: «avant la guerre, Zintan, la Libye, je m'en foutais. Aujourd'hui. La Libye, c'est tout ce qui compte.»

Mokhtar Al-Akdhar revient, il sourit, plus petit que lorsqu'il était assis. Il offre une fleur. Il blague. Il s'éloigne. Un avion décolle dehors.

Damien Spleeters, à Tripoli

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Damien Spleeters

Damien Spleeters. Journaliste indépendant belge

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