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Un combattant pointe son arme sur une tapisserie à l'effigie de Kadhafi à Syrte le 12 octobre 2011. Reuters/Esam Al-Fetori
Un combattant pointe son arme sur une tapisserie à l'effigie de Kadhafi à Syrte le 12 octobre 2011. Reuters/Esam Al-Fetori

Libye, les secrets de la victoire occidentale

Chaque fois que l’Occident intervient, des hommes des forces spéciales sont présents sur le terrain.

Mise à jour du 9 mars 2012: La Commission internationale d'enquête sur la Libye a demandé le 9 mars un "supplément d'enquête" sur les raids de l'OTAN dans ce pays qui, lors du conflit en 2011, ont tué 60 civils et en ont blessé 55 autres, selon son rapport final.

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Février 2011: il y a bientôt un an, l’insurrection commençait en Libye. Dans un premier temps, le régime du colonel Kadhafi a semblé marquer des points. Méthodiquement, il a entrepris d’écraser les rebelles, jusqu’à ce que la résolution 1973 soit votée au Conseil de sécurité des Nations unies, le 17 mars. Autorisant l’imposition d’une zone d’exclusion aérienne, elle a permis aux forces alliées, essentiellement américaines, britanniques et françaises, de procéder à des frappes sur des objectifs tactiques et stratégiques. Peu à peu, les rebelles au sol et les avions de l’OTAN dans les airs ont fini par grignoter la capacité de résistance des forces de Kadhafi, jusqu’à l’épilogue sanglant de Syrte et la mort de Kadhafi.

Mission secrète britannique

Depuis règne dans le pays la paix douteuse que l’on sait. Et, un an plus tard, le voile se lève progressivement sur ce qui s’est passé sur le terrain. Ainsi, le site de BBC News vient-il de publier un long article de Mark Urban, le spécialiste des questions de défense et de diplomatie de Newsnight, journal des informations de la nuit de BBC2, intitulé L’histoire de la mission secrète britannique pour battre Kadhafi.

L’article commence par ces mots: « La campagne britannique visant à renverser Mouammar Kadhafi a eu un côté public — les avions larguant des bombes, ou encore les bâtiments de la Royal Navy pénétrant dans les eaux libyennes —, mais elle a aussi eu un côté secret. »

Notons au passage que pour Mark Urban, les opérations occidentales se résument à la participation de son pays, chauvinisme que l’on considèrera comme naturel, bien qu’agaçant. Soulignons de plus qu’il a toujours été évident que cette guerre avait « un côté secret », comme toutes les autres guerres, d’ailleurs. Nous l’avions rappelé alors, et bien d’autres l’avaient eux aussi indiqué, comme L’Express ou Marianne 2; les frappes aériennes modernes ne peuvent s’effectuer sans la présence au sol, et donc en territoire ennemi, d’éclaireurs, des unités d’élite chargées d’identifier les cibles et de les illuminer pour les avions de combat.

Fine fleur de l’armée britannique

Mark Urban, cependant, va plus loin. Il dépeint en détail diverses opérations menées par la fine fleur de l’armée britannique, mais aussi les difficultés auxquelles se sont heurtées les forces spéciales.

Il rappelle que « La première intervention importante d’unités britanniques en Libye a été une mission de sauvetage orchestrée quelques semaines après le début du soulèvement. Le 3 mars, des C-130 de la Royal Air Force ont été envoyés sur une piste dans le désert, à Zilla, dans le sud du pays, pour sauver des expatriés travaillant dans le pétrole. La récupération de 150 étrangers, dont une vingtaine de Britanniques, et leur transfert à Malte se sont déroulés sans heurt, bien qu’un des appareils ait été touché par des tirs venus du sol ».

A bord se trouvaient deux douzaines d’hommes du C Squadron du Special Boat Service (SBS), qui avaient pris part à la sécurisation de la piste.

Tout ne s’est pas toujours aussi bien passé. Peu de temps après, une équipe du MI6, l’équivalent britannique de la DGSE, était envoyée sur place pour prendre contact avec l’opposition libyenne. Accompagnée d’un groupe de six hommes du E Squadron,

« unité particulièrement sensible des forces spéciales », tous armés mais en civil, l’équipe a été prise pour des mercenaires par les rebelles, et arrêtée. « Résultat de ce fiasco, les partisans d’un recours aux forces spéciales pour faire tomber le régime se sont retrouvés sur la touche pendant des mois, » écrit Urban.

Du côté français, rien de comparable, semble-t-il, même s’il est probable que les services spéciaux de la Défense ont dû eux aussi tenter d’établir très tôt des liens avec le CNT. Peut-être est-ce dans ce contexte qu’il faut comprendre l’étrange affaire de la Secopex, une société française de sécurité privée dont cinq membres ont été pris dans une échauffourée avec des rebelles en mai 2011. Bilan, un Français tué et quatre interpellés.

Limités par la lettre de la Résolution 1973, les alliés ne pouvaient espérer déployer de gros bataillons pour épauler les troupes disparates et d’une efficacité relative alignée par l’opposition libyenne. Pourtant, poursuit Urban, « à Downing Street, des personnalités de haut rang étaient persuadées qu’à elles seules, les frappes aériennes ne suffiraient pas à atteindre les objectifs escomptés. »

Maintenant que l’Occident était officiellement engagé dans une opération militaire contre Kadhafi, une réalité commençait à se faire jour. A moins de les former et de les encadrer, jamais les rebelles ne pourraient triompher.

Des officiers britanniques ont donc été dépêchés en Libye pour y jouer le rôle de conseillers techniques, vieil euphémisme qui n’est pas sans rappeler les riches heures de la guerre froide, quand Soviétiques et Américains s’affrontaient par procuration dans les pays du Tiers Monde. Curieusement, à en croire l’article de Mark Urban, ce serait le bombardement accidentel de colonnes du CNT par des appareils de l’OTAN, au début du mois d’avril, qui aurait fait pencher la balance en faveur de ceux qui préconisaient un soutien plus direct.

« Des officiers britanniques et français sur le terrain furent autorisés à coordonner les opérations plus étroitement avec le CNT […] pour éviter que de tels accidents ne se reproduisent. […] Très vite, selon des sources bien informées, ils en seraient venus à coordonner des frappes aériennes. »

 

Militaires occidentaux travaillant main dans la main avec les forces spéciales qataries

Au fil de la lecture de l’article, un tableau plus précis de l’intervention au sol se dessine. On y voit des militaires britanniques et français travailler main dans la main avec les forces spéciales qataries, qui « auraient fourni des équipements comme des missiles antichars Milan » aux rebelles.

Des Emiratis, des Jordaniens et des Egyptiens, en particulier des commandos de l’Unité 777, auraient eux aussi eu leur mot à dire dans cette grande internationale de la guerre clandestine. 24 hommes du D Squadron du 22 SAS Regiment auraient pris part à cet effort.

« Ils redoutaient d’être repérés par la presse, mais ce ne fut pas le cas. “Nous sommes nettement plus efficaces quand il s’agit de nous fondre dans la masse, commente une source proche du D Squadron. Notre équipe a réussi à rester en contact avec les commandants du CNT sans être compromise. »

Une absente de marque, l’armée américaine. En réalité, il est certain que les SEALs, les Rangers et autres Delta Force sont intervenus, mais le Pentagone, souvent prompt à mettre en avant l’efficacité présumée de ses opérations, semble avoir cette fois choisi la discrétion.

Du reste, rappelle Mark Urban,

« l’essence même de ces unités veut qu’elles opèrent dans le plus grand secret, offrant à leurs maîtres politiques des solutions qu’ils préfèrent parfois ne pas revendiquer publiquement ». Autrement dit, les forces spéciales permettent aux démocraties d’agir de temps à autre d’une façon que la démocratie, théoriquement, réprouve. Comme dans le cas de la mort de Kadhafi, exécuté par des rebelles après la quasi-destruction de son convoi par des appareils de l’OTAN. « Des soldats britanniques sur le terrain y ont-ils participé ? Pour l’heure, personne ne le reconnaît. »

Tout ce que l’on consent à admettre, du côté des autorités britanniques, c’est que l’intervention des SAS, par exemple, a « fait une formidable différence ». Jusqu’à quel point, le MI6 n’en dira pas plus, lui qui se montre déjà plus disert que ses homologues français ou américains.

En fin de compte, l’article de la BBC ne devrait ne nous apprendre qu’une chose : chaque fois que l’Occident intervient, chaque fois que ses avions larguent des bombes sur de nouveaux ennemis dans des pays lointains, que ce soit en Afrique ou ailleurs, cela signifie que, sur place, des hommes des forces spéciales sont présents. Même si, à chaque fois, les gouvernements vont s’ingénier à nous assurer qu’aucun soldat n’a été déployé au sol.

Roman Rijka

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Roman Rijka

Roman Rijka. Journaliste. Spécialiste de l'histoire militaire.

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