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Visite officielle de Moncef Marzouki à Alger le 12 février 2012. Reuters/Stringer
Visite officielle de Moncef Marzouki à Alger le 12 février 2012. Reuters/Stringer

Moncef Marzouki serait-il plus maghrébin que les autres?

Lors de sa tournée en Afrique du nord, le président tunisien a rappelé son désir de créer une union du Maghreb.

L'Union du Maghreb, structure bureaucratique en panne, va peut-être se relancer à l'occasion de la tournée maghrébine du nouveau président tunisien Moncef Marzouki. Mais les obstacles sont nombreux, entre Maghreb des peuples et Maghreb des régimes, entre la problématique du Sahara occidental et les inimitiés algéro-marocaines.

Aéroport d'Alger, dimanche 12 février. Dans un froid inhabituel, le président tunisien Moncef Marzouki, figure de l'opposition au régime Ben Ali, débarque, accueilli par un fatigué président Bouteflika. Dans la valise diplomatique toute neuve de Marzouki, le «Maghreb des libertés», concept que le premier président du Maghreb véritablement élu démocratiquement veut vendre. Objectif, relancer le Maghreb uni, l'UMA, Union du Maghreb Arabe, et en faire un véritable espace géopolitique harmonisé, avec à la clé la libre circulation des biens et des personnes. Premier couac, deux jours avant, vendredi 10 février, une autre opposante au régime Ben Ali, Sihem Bensedrine, amie par ailleurs du président Marzouki, tente de se rendre à Alger. Elle est bloquée plusieurs heures au même aéroport,  interdite d'entrée, figurant sur une vieille liste d'indésirables au pays de Bouteflika, pour leur opposition au régime ami et voisin. Gag bureaucratique, même le président Marzouki était sur cette liste, mais il en a été retiré dès son élection. Après des tractations interminables, des interventions de l'ambassade tunisienne à Alger et du président Marzouki lui-même, Sihem Bensedrine est finalement autorisée à entrer en Algérie. Le Maghreb des libertés commence mal.

Le Maghreb dans l'Afrique

31 janvier 2012, Addis Abeba, capitale éthiopienne et siège de l'Union Africaine, autre structure bureaucratique qui peine à exister. Dans une imposante batisse de verre et d'acier qui domine la ville,  le président de la république tunisienne, fraîchement élu, est invité en hommage à la révolution du jasmin, à prononcer le discours de clôture de ce 18ème sommet africain. Entre libertés et développement, Moncef Marzouki se déclare attaché à l'Afrique et remercie les «citoyens africains», sans oublier la Chine, qui a offert le nouveau siège de l'UA  dans lequel se déroule la réunion. Il revient sur le Maghreb, où toute la complexité s'affiche: «l’Union africaine ne peut pas se passer d’un pays aussi important que le Maroc.» En effet, le Maroc s'est retiré de l'Union Africaine en 1984 quand celle-ci a accepté la RASD (République arabe du Sahara Occidental) en tant que membre de l'Union. Annexé en 1975 par le Maroc, c'est le même Sahara Occidental qui bloque la construction du Maghreb entre l'Algérie, qui soutient les indépendantistes et le Maroc, qui considère que c'est son territoire.

Une situation difficile et complexe pour le président tunisien, par ailleurs seul chef d'état des cinq pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie, Libye et Mauritanie) à s'être déplacé à ce sommet prévu pour les chefs d'état africains. De retour à Tunis, il prépare sa tournée dans la région, Mauritanie, Maroc et Algérie. Échafaude un projet audacieux, basé sur «les 5 libertés», de circulation avec une simple carte d'identité, de travail, d'installation, de propriété et de participation politique (aux élections municipales). Dans un entretien, il dit reprendre «le rêve de la génération de mon père où tout le monde était maghrébin. Cette génération avait plus de sang maghrébin que nous et, maintenant, il faut reprendre cette maghrébinité.» Pour souligner cette vision, il se rappelle avec fierté d'avoir traversé en 1962, avec son père, les frontières marocaines, pays où sa famille vivait, pour fêter l'indépendance de l'Algérie. C'est le deuxième couac, si un Tunisien pouvait vivre au Maroc et franchir la frontière avec l'Algérie à cette époque, il en est tout autrement aujourd'hui. Pour un Tunisien, s'installer au Maroc est une procédure complexe et traverser la frontière entre l'Algérie et le Maroc est tout simplement impossible, celle-ci est fermée depuis 1994, plus longue frontière fermée au monde.

Définitions du Maghreb

Le Maghreb, littéralement «le couchant», ainsi dénommé par les conquérants arabes du 8ème siècle, va-t-il se lever? Tout concourt à cela, l'Occident du monde arabe (à l'opposé du Machrek, Orient), délimité par la Méditerranée, l'Atlantique, le Sahara et l'Egypte est un espace géoculturel très ancien, qui le différencie nettement des espaces arabes et africains, même s'il puise des deux des pans de son identité. Il est relativement homogène, même fond berbère, même religion, un islam de doctrine malékite à quelques exceptions près et une même aventure de la proto-histoire jusqu'au 19ème siècle, colonisé par la France et a pris son indépendance dans les années 1960 à la faveur de luttes plus ou moins armées. Désertique dans la majorité de son territoire, il représente 8 millions de kilomètres carrés et une centaine de millions d'habitants. Mais si à l'origine, le Maghreb est cette presqu'île (djaziret el Maghreb en Arabe) délimitée au sud par le Sahara et qui comprend la Tunisie, l'Algérie et le Maroc, la Mauritanie en fait partie aujourd'hui, de même que la Libye.

Le Maghreb au sens strict est devenu cet espace, tandis que le «Grand Maghreb» inclut l'Egypte, ce dernier pays ayant d'ailleurs un statut de membre non permanent à l'UMA. C'est en tous les cas une vieille histoire, dans le cadre de la lutte contre l'occupation française, une première commission de libération du Maghreb est née en 1927 au Caire, suivie en 1945 d'une conférence des mouvements nationaux de l'Afrique du Nord. C'est en 1958, à Tanger au Maroc, que se tient la réunion entre les chefs des mouvements nationaux du Maroc, de l'Algérie et de Tunisie, première base véritable de l'Union du Maghreb. Mais il faut attendre 1988 pour qu'à Zéralda, en Algérie, s'organise le Traité constitutif de l'Union du Maghreb arabe, signé à Marrakech le 17 février 1989, par les cinq chefs d'États algérien, marocain, tunisien, mauritanien et libyen. Qu'en reste-t-il aujourd'hui quand le dernier président institué de la région, Moncef Marzouki, entend donner «un grand coup d'avance à la construction de cette entité sous-régionale»?

Une coquille vide

La dernière convention signée entre tous les membres de l'UMA remonte à 6 ans. Les 5 chefs d'Etat ne se sont pas réunis depuis 1994. La zone de libre échange, en discussion depuis 15 ans, prévue pour 2011 et en 2012, n'a toujours pas vu le jour, tout comme la libre circulation de personnes, en négociations depuis des décennies. Le commerce intra-régional entre les pays du Maghreb ne représente que 1,3% des échanges extérieurs des 5 pays, alors qu'une intégration économique maghrébine pourrait accroitre le commerce latéral de 3 à 4,5% (soit 3 à 4 milliards d’euros) et les IDE (investissements directs étrangers) de 75%, soit environ 5 milliards d’euros par an. Des frontières sont fermées et même les routes qui doivent relier Nouakchott en Mauritanie à Sfax en Tunisie par Marrakech-Casablanca-Fès-Oujda (Maroc), Tlemcen-Alger-Constantine-Annaba (Algérie) et Tunis-Sousse (Tunisie) ne sont pas opérationnelles. De réunions bureaucratiques en annonces sans effet, les experts se réunissent pourtant souvent, sur l'harmonisation des diplômes, de la politique agricole commune ou industrielle, et un sommet réunira très probablement les cinq chefs d’État, à Tunis en avril ou mai pour réellement avancer, initié bien sûr par le président Marzouki.

C'est pourtant l'Algérie et le Maroc qui ont lancé en 1988 le projet d'un Maghreb uni et ce sont eux aujourd'hui qui bloquent le processus d'intégration à cause de la question épineuse du Sahara Occidental. A ce sujet d'ailleurs, le tunisien Marzouki n'espère pas de miracles mais a suggéré «pouvoir contourner l'obstacle quand on ne peut l'éliminer.» L'Algérie, étape finale du voyage de Marzouki, reste néanmoins sceptique et l'inégalité des régimes criante; une monarchie (le Maroc) deux autocraties (Algérie et Mauritanie), un pays sans véritable état (Libye) et une démocratie toute fraîche (la Tunisie) où même le président Marzouki commence à être contesté. D'après dernières estimations, le grand projet d’un Maghreb uni sera vraisemblablement une réalité en 2017. Autant dire qu'on a le temps.

Le Maghreb berbère

Si en Tunisie, les Berbères sont si peu nombreux que le problème ne se pose pas vraiment, en Algérie, au Maroc et en Mauritanie, essentiellement berbères, la dénomination de «Maghreb arabe» pose problème. D'ailleurs, pour les Berbères, qui refusent cette dénomination étrangère et porteuse d'exclusion, le Maghreb ne s'appelle pas Maghreb mais Tamazgha, la terre des Imazighens, ou simplement Afrique du Nord, qui comprend le Maghreb actuel mais inclut aussi l'Egypte de l'Ouest et les régions du Nord Mali et Niger, espaces berbères. L'Union du Maghreb, arabe ou pas, est selon ses initiateurs une organisation politique et économique, donc non culturelle ni ethnique. Pourquoi arabe? D'une façon générale, c'est toute la définition de l'ensemble qui pose problème. Un Maghreb arabo-berbère? Basé sur des valeurs démocratiques ou sur de simples échanges commerciaux? Avec ou sans Sahara Occidental? Véritable espace d'échange et de circulation ou ensemble bureaucratique de traités et conventions? Avant d'être président tunisien, Moncef Marzouki était avocat international. C'est peut-être lui qui va trouver un terrain d'entente.

Chawki Amari

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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