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Manifestation à Alger le 31 janvier 2012. AFP/FAROUK BATICHE
Manifestation à Alger le 31 janvier 2012. AFP/FAROUK BATICHE

Pourquoi les Algériens coupent-ils des routes lorsqu'ils sont en colère?

La route, la seule chose qui reste en Algérie pour manifester sa colère.

Pourquoi les Algériens en colère coupent les routes, précisément? Dans le vaste monde des protestations, la recette semble être une grande tradition algérienne. Plus que la grève de la faim, l'immolation massive, se coudre les lèvres ou refuser de voter ou percer un pipeline. Techniquement, cela s'explique: en coupant une route, on empêche la circulation, on crée un bouchon et un empêchement et donc une demande d'ordre. Les coupeurs de routes menacent, symboliquement, de privatiser un espace qui appartient au régime: la route et les deux destinations qu'elle relie. On s'imagine donc le contraire: des automobilistes qui coupent un trottoir. Ce qui se fait déjà avec les stationnements sauvages.

Mais revenons à la méthode: pourquoi la route et pas la place Tahrir, une place publique par exemple? Techniquement, c'est trop fermé, donc peu propice au mouvement et facilement cernable par les CRS. Quand on occupe une place, il semble qu'on fait de la politique, mais quand on coupe une route, on fait une demande non manuscrite. Un journal raconte même l'histoire d'un Algérien qui a coupé une route, tout seul, à l'aube, après avoir fait la prière. La route reliait Bordj Bouariridj et Msila. Tout seul donc, avec la route en turban autour de son idée fixe après que la police lui eut retiré son permis de conduire.

Couper la route, une tradition algérienne

Pourquoi la route donc? Parce que cela vient aussi du passé: la route est un signe de colonisation ancienne. Elle a été apportée par Rome, souvenez-vous. La route est présentée comme le signe de la colonisation positive française. C'est aussi la mémoire collective qui réagit: la route est ce qui reliait les Ottomans occupants et les tribus mal soumises. Par la route s'en allait le fils aîné, les plus beaux moutons et la moitié de la récolte sous forme de fisc. La route est par où revient le collecteur de l'impôt surtout, l'armée qui punit et tue. Aussi, la route est ce qui relie un peu l'Algérie indépendante à l'Algérie dépendante. Le signe de cousinage lointain et diffus entre le régime et la population.

La route, la seule chose qui reste...

Voyez: quand la route était coupée par la neige, le pouvoir a parlé d'élection et le peuple de bouteille de gaz butane, les deux vivants dans deux mondes distincts à cause d'une route coupée. Le premier acte de Bouteflika a été l'autoroute Est-Ouest et le premier acte de révolte a été de couper la route, donc proportionnellement et en écho symbolique. Et c'est ce qui reste aussi: pas d'usines à occuper, pas de places publiques emblématiques, pas autre chose à faire et impossible d'accéder désormais aux ruelles près d'El Mouradia, une commune de la wilaya d'Alger où se situe le palais de la présidence. Donc on coupe la route comme on se replie, comme on déchire un livret de famille ou comme on coupe un pont. Couper la route est paradoxalement ce qui nous relie.

Kamel Daoud

Article déjà publié dans le Le Quotidien d'Oran

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Kamel Daoud

Kamel Daoud est chroniqueur au Quotidien d’Oran, reporter, écrivain, auteur du recueil de nouvelles Le minotaure 504 (éditions Nadine Wespieser).

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