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Alain Mabanckou et Dany Laferrière au festival Etonnants voyageurs. ©Gaël Le Ny/Etonnants Voyageurs
Alain Mabanckou et Dany Laferrière au festival Etonnants voyageurs. ©Gaël Le Ny/Etonnants Voyageurs

Un pont entre l'Afrique et Haïti

Le festival Etonnants voyageurs s’est tenu du 1er au 4 février à Port-au-Prince. Ecrivains haïtiens, africains et d’ailleurs ont échangé avec une jeunesse assoiffée de culture.

Port-au-Prince, au bas de la ville, soleil couchant sur l’espace du restaurant club Babako, l’un des trois lieux de rencontre du festival «Etonnants voyageurs». Il s’est tenu pour la première fois en 2007, est resté «au port» en 2010, pour cause de tremblement de terre, et le voici de retour en Haïti, comme promis, en ce début février.

Deux ans après le séisme du 12 janvier, la capitale est encore meurtrie, mais la vie y circule dans une énergie de chaque instant. Les jeunes, les étudiants, qui constituent la majorité du public, sont venus faire une pause dans la trépidation quotidienne, à la rencontre des quelques 40 auteurs participant à cette troisième édition.

La première république noire indépendante

Cet après-midi-là, à Babako, un débat réunit écrivains africains et haïtiens autour d’une question extraite du livre d’Alain Mabanckou, Le sanglot de l’homme noir.

«Qu’y a-t-il de commun, en dehors de la couleur de peau, entre un Noir en situation irrégulière qui étudie à Sciences-Po, un sans-papiers d’Afrique de l’Ouest, un réfugié haïtien ou un Antillais de couleur issu d’un département intégré au territoire français?»

Et déjà, le mot «noir» a-t-il la même couleur en Afrique et en Haïti? Deux écrivains haïtiens participent à la rencontre. Louis-Philippe Dalembert, l’auteur de Noires blessures qui vit en France, éclaire la question d’une simple anecdote :

«J’étais à Jacmel (NDLR: sud de l’île) avec un Belge et un Guinéen, vêtu d’un boubou. Un vendeur d’artisanat nous a abordés, le Belge et moi lui avons répondu en créole que sa marchandise ne nous intéressait pas. Le Guinéen a tenté de lui faire comprendre à son tour, avec des gestes. Voyant qu’il ne parlait pas créole, le vendeur s’est exclamé, face à son interlocuteur, aussi noir que lui: «apa msye se blan (ah ce Monsieur est un blanc!).»

En Haïti, blanc signifie étranger. Et nègre signifie homme. L’île de Toussaint Louverture a forgé sa République sur cette victoire de la négritude debout dans son humanité, comme l’a chantée Aimé Césaire. Et pour les Africains, Haïti garde cette valeur historique et hautement symbolique même si, comme le remarque au cours du débat, l’écrivain togolais Sami Tchak, l’empire du Mali, sous une autre forme, a rassemblé lui aussi des hommes noirs! Léonora Miano, une Camerounaise vivant en France, voit en Haïti un lieu emblématique de cette mémoire commune aux Afro-descendants qui intéresse particulièrement la romancière. Autour de la table, l’écrivain haïtien Jean-Euphèle Milcé précise.

«Nous en Haïti, nous nous sommes construits sur cette fierté d’avoir combattu pour devenir la première république nègre indépendante, c’est elle qui nous a permis de regarder les autres en face. Mais plus récemment dans l’histoire, notre dignité a été remise en cause par l’occupation américaine, et aujourd’hui par l’assistance humanitaire, donc ce sanglot de l’homme noir dont parle Alain Mabanckou finit par nous rejoindre…»  

Face à un public haïtien, cette rencontre résonne différemment, même si à l’instar des Africains, «les Haïtiens émigrés peuvent rencontrer aux Etats-Unis la même agressivité de la part d’Afro-américains avec lesquels la couleur de peau créée une fausse complicité: ils viennent aussi "manger le pain" des noirs d’Amérique!», remarque Dalembert. Et même si cette île a vu naître Anténor Firmin (en 1850), l’auteur de De l’égalité des races humaines, la société haïtienne reste très marquée par les différences de couleur de peau entre noirs et mulâtres. 

Il n’en sera pas question ici, mais bien encore de cette fierté mise à mal par le contexte du pays, comme l’exprime cette question d’un jeune homme dans le public:

«La fierté haïtienne, d’accord, mais on perd des galons, et l’on commence à devenir pas grand-chose… Mais pourquoi éterniser cette question de couleur qui est la moins utile pour l’humanité?»

Le Sud parle au Sud

Pendant quatre jours, Port-au-Prince a vécu au rythme de ces débats, face à de jeunes Haïtiens venus en nombre, à Babako, ou encore à Fokal, la fondation connaissance et liberté, poumon culturel de la ville que le séisme a relativement épargné, et à l’Institut français

Sur le thème des dictatures, sur la capacité de soulèvement des peuples abordée au cours d’une rencontre sur les Printemps arabes avec les romanciers Yahia Belaskri et Kebir Ammi, sur les arts, et bien évidemment autour de l’essentiel réunissant les écrivains, c’est à dire la littérature et la poésie, des ponts ont été établis entre le continent et l’ile caribéenne, comme déjà lors des éditions maliennes du festival «Etonnants voyageurs» à Bamako. Ce vœu de Dany Laferrière, que «Le Sud parle du Sud» est en bonne voie de réalisation!

Léonora Miano découvrait Haïti à cette occasion:«Elle m’est apparue comme le pays le plus africain des Antilles, tellement moins policé que les Antilles françaises». Comme tous les écrivains invités, elle s’est déplacée en province lors de la première journée du festival, en l’occurrence dans la ville de Jérémie, avec l’écrivain Josaphat Robert Large, Haïtien exilé de retour au pays dans sa ville natale pour le festival.

Celui-ci a en effet ramené sur leur terre de grandes figures de la littérature de la diaspora, tels Anthony Phelps ou Dany Laferrière qui se sont exilés à Montréal, aux côtés de ceux qui y vivent, Lyonel Trouillot, Frankétienne, et surtout le grand poète Goerges Castera auquel cette édition rendait un hommage particulier, lui qui a fait de l’encre sa «demeure». Il inspire toute la jeune génération de poètes haïtiens.

Un peuple de poètes

Malgré cette précarité si visible, Léonora Miano a été frappée par la curiosité du jeune public et par l’importance accordée à la culture dans un pays qui compte pourtant près de 65% d’analphabètes.

«A l’entrée de la ville, on peut lire "bienvenue à Jérémie, la cité des poètes"», raconte-t-elle, et dans les rencontres, j’ai constaté que beaucoup de jeunes écrivaient avec une détermination étonnante. Tout le monde semble un peu poète ici, aussi démunis que soient les gens. J’ai assisté au triomphe d’un jeune poète qui s’est levé pour déclamer des poèmes en créole, il était tellement habité, je n’ai vu ça nulle part ailleurs.»

C’est cela aussi, l’exception haïtienne, qui a tant donné et ouvre encore des horizons, avec une nouvelle génération de talents (Makenzy Orcel, Marvin Victor) et des initiatives qu’on imagine improbables. Ainsi la résidence d’artistes qui a été ouverte par le poète James Noel et sa compagne peintre Pascale Monnin, dans un petit village du Sud qui porte bien son nom «Port-Salut». «Passagers des vents» a déjà reçu des romanciers comme Wilfried N’Sondé en décembre dernier, ou encore Yahia Belaskri qui en revenait tout juste pour assister au festival à Port-au-Prince. Parmi les invités, Régis Debray, de retour en Haïti, avait des allures d’étudiant heureux d’apprendre. J.M.G Le Clézio, annoncé et tant attendu ici, n’a pas pu au dernier moment, honorer sa promesse… L’auteur de l’Africain, qui avait donné une belle place aux Haïtiens dans son exposition au musée du Louvre peut avoir bien des regrets…

A l’Institut français, le chanteur français Arthur H accompagné par le formidable musicien Nicolas Repac en musique, a clôturé cette édition en tous points remarquable, dans une promenade poétique au pays de «L’or noir». Dany Laferrière, qui avait déjà vu ce spectacle à Montréal confiait lors d’un débat avoir écrit un texte pour l'album de cette lecture musicale, qui sort fin mars, à partir d’une «vision»: «Celle d’Arthur H. au bord d’un grand fleuve en Afrique, entouré de gens…»

Ce récital réunit les textes d’auteurs haïtiens, africains comme Amos Tutuola (L’ivrogne dans la brousse) et antillais, de Aimé Césaire à Edouard Glissant. Deux ans après la disparition du penseur du «Tout-monde», on songeait à la force des imaginaires qui relient les hommes, en l’occurrence l’Afrique et les Caraïbes au monde, et chacun vivait l’émotion d’un moment magique qui avait bien pour décor la ville de Port-au-Prince…

Valérie Marin La Meslée

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Valérie Marin La Meslée

Valérie Marin La Meslée. Journaliste française, spécialiste de culture, notamment de littérature.  Collabore au Point. Elle est notamment l'auteur de Novembre à Bamako (Bec en l'air, Cauris éditions, 2010).

 

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