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Un membre de Y en a marre se produit lors d'un concert communautaire, près de de Dakar, juin 2011, REUTERS/Finbarr O'Reilly
Un membre de Y en a marre se produit lors d'un concert communautaire, près de de Dakar, juin 2011, REUTERS/Finbarr O'Reilly

Sénégal: Ces rappeurs qui font trembler le régime Wade

Créé il y a un an, le mouvement «Y'en a marre» fascine les Sénégalais. Proche du peuple et de ses aspirations, ses membres rêvent de bâtir un nouveau Sénégal.

Mise à jour du 9 mars 2012. Quatre membres dont deux rappeurs leaders du mouvement "Y'en a marre", collectif citoyen créé par des jeunes Sénégalais, ont été condamnés à trois mois de prison avec sursis pour "participation à une manifestation interdite" mi-février, a annoncé le 9 mars à l'AFP un de leurs avocats.


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Lorsque «Y'en a marre» donne un rendez-vous à Dakar, il ne faut pas s’attendre à retrouver les hôtels de luxe du quartier des Almadies. Ceux où une nuit d’hôtel coûte facilement un mois de salaire d’un enseignant sénégalais. Ce front de mer où la grande majorité des Dakarois ne mettent jamais les pieds. Ou nourritures et boissons flirtent et même dépassent fréquemment les tarifs parisiens.

Y’en a marre tourne le dos au Sénégal «bling-bling» qui s’est développé ces dernières années sur la corniche, dans le sillage du président Wade et de sa famille. La corniche de Dakar, lieu de toutes les spéculations immobilières, façade atlantique qui fait la fierté du régime Wade depuis que le président y a fait construire la statue de la Renaissance. Un immense monument de style «nord coréen» qui a coûté une dizaine de millions d’euros. Une partie des bénéfices de la visite du monument devant revenir au président. Au motif que c’est lui qui a eu l’idée de construire cette statue, avec l’argent… du contribuable.

A la recherche de leur Q.G

Les «Y’en a marre» donnent rendez-vous dans leur fief de Parcelles assainies. Une banlieue populaire de Dakar, la capitale sénégalaise. Loin des rues parfaitement bitumées de la corniche, Parcelles assainies est représentatif des conditions de vie de l’immense majorité des Sénégalais. Un enchevêtrement de rues étroites et sablonneuses où peinent des véhicules poussifs, souvent hors d’âge. Un «labyrinthe» sans signalétique, ni nom de rue.

A deux pas de leur Q.G, un marabout fait de la publicité sur les murs de son établissement de «santé»: il annonce combattre toutes les formes de sorcellerie, notamment les femmes et les maris de nuit. «Les mauvais esprits sensés tourmenter les braves gens dès l’obscurité venue», explique une familière des lieux.

Afin de trouver le «repère» des Y’en a marre, il faut demander la direction du dépôt de gaz. Arrivé devant leur Q.G, rien n’indique que nous soyons enfin à bon port. Comme si les «Y’en a marre» étaient entrés en clandestinité. Ils n’affichent aucun bien matériel. Même les tee-shirts «Y’en a marre» sont au placard.

«Nous n’avons plus à montrer qui nous sommes», explique Fadel Barro, l’un des leaders de «Y'en a marre».

Fadel ajoute que les «Y’en a marristes» ne sont affiliés à aucun parti politique: «Nous ne portons aucune pancarte, nous ne soutenons aucun candidat à la présidentielle du 26 février.» Leur premier combat: empêcher Wade de se représenter.

Proche du peuple

Leur sobriété contraste avec les démonstrations de force des partis politiques. Le régime de Wade tout comme les partis d’opposition disposent d’une belle logistique, de puissants 4x4 agrémentés de posters à l’effigie de leurs leaders.

Dès qu’un groupe de dirigeants politiques apparaît —costume sombres et lunettes de soleil de rigueur— de puissants services d’ordre les entourent. Bien souvent des lutteurs de profession qui font le ménage à coup d’épaule pour tailler la route de leurs chefs.

Difficile pour le Sénégalais moyen de s’identifier à cet étalage de richesse. Alors que les «Y' en a marre» sont plus représentatifs de la société sénégalaise. Celle des goorgoorlu (les débrouillards en wolof), ceux qui survivent avec moins d’un euro par jour. Ces 50% de Sénégalais de moins de 20 ans qui ont rarement un emploi salarié.

Les leaders du mouvement «Y’en a marre» vivent dans les quartiers populaires de Dakar, mais ils sont originaires de l’intérieur du pays. De la région de Kaolack, l’une des terres défavorisées. Leur combat militant a commencé au lycée. La bande de copains montée à Dakar n’a pas froid aux yeux. Les «Y’en a marristes» rêvent de bâtir le NTS, le «Nouveau type Sénégalais».

Le NTS serait débarrassé des maux de la corruption, libéré des chaînes du despotisme et il respecterait l’Etat de droit et la démocratie. Vaste chantier. Tout le monde en convient à Dakar. Aux yeux des «Y’en a marristes», le président Wade n’est pas vraiment le modèle du NTS. Mais tout un chacun doit travailler sur soi pour accéder au statut enviable de NTS.

Thiate garde l'esprit de combat

Les slogans des «Y’en a marristes» peuvent sembler naïfs, mais ils séduisent une jeunesse en mal d’idéal. Cette «génération sacrifiée » qui se réunit chaque jour pour boire le ataya (le thé sénégalais) et refaire le monde.

Thiate (benjamin en wolof), un célèbre rappeur du groupe dakarois «Keurgui», l’un des leaders de «Y’en a marre» fréquente de longue date les jeunes des banlieues populaires de Dakar. «Avec nous, il a refait le monde autour d’un ataya», explique Mamadou, l’un de ses camarades de galère qui habite à Diacksao, banlieue déshéritée située à 14 kilomètres de Dakar. Même si Thiate est aujourd’hui célébré, il reste pour lui un «camarade de galère», quelqu’un qui connaît la banlieue et ses souffrances.

Aujourd’hui, Thiate est devenu une star. Les sites Internet, les télévisions, les radios et les journaux de toute l’Europe et du Sénégal lui demandent des interviews dans toutes les langues possibles et imaginables. Afin de répondre aux journalistes, il doit sans cesse passer du français, au wolof et à l’anglais. Il répond avec aisance et bonne humeur.

Même à la question qui revient sans cesse, «le printemps arabe, c’est votre modèle?»  Alors même que les Y’en a marre ne considèrent nullement la Tunisie comme une «destination de rêve».

«Nous sommes des adeptes de la démocratie. Les Tunisiens sont débarrassés d’une dictature, mais ne vont-ils pas sombrer dans une dictature encore pire? Nous suivons notre propre voie», explique Thiate, qui n’a pas froid aux yeux et développe son argumentaire avec sérénité.

Il est persuadé que «Y’en a marre» pourra empêcher Wade de participer à la présidentielle de février 2012. «Nous allons le faire juger par la CPI», clame-t-il. La radicalité de «Y’en a marre» peut dérouter les plus conservateurs des Sénégalais mais elle séduit la jeunesse. Les discours de Thiate sont scandés comme son rap.

«Nous avons une arme fatale. Notre musique, elle nous permet de pénétrer la société en profondeur», affirme le rappeur qui termine son nouvel album.

A la question «Si Wade est si impopulaire, pourquoi a-t-il été réélu dès le premier tour de la présidentielle en 2007?», Thiate répond tout de go:

«Tout le monde sait que cette élection était truquée. Nous avons un plan pour empêcher Wade de récidiver. Nous en avons assez de cette fausse alternance, cette alterfrasque, ce vol de l’argent des Sénégalais au profit d’un petit groupe de nantis proches du régime.»

Un réel impact sur la jeunesse

Le 23 juin 2011, les manifestations organisées par Y’en a marre avait amené le régime au bord du K.O. Selon la presse locale, certains dirigeants —notamment le fils du président Karim Wade— auraient réclamé l’aide de l’armée française qui dispose d’une base à Dakar.

Six mois plus tard, «Y’en a marre» inquiète toujours le régime. «Le pouvoir a tout fait pour nous acheter. Nous avons gardé les enregistrements», explique Thiate qui affirme subir quotidiennement des menaces de mort depuis la création de «Y’en a marre», il y a un an.

«Au départ, les gens les ont pris pour des idiots parce qu’il y a des rappeurs parmi leurs dirigeants, mais ce sont des jeunes intelligents qui ont étudié. Maintenant le régime a bien compris le danger», explique Hassan, un haut fonctionnaire, séduit par leur détermination.

L’un des leaders de «Y’en a marre», le célèbre rappeur «Fou malade» croupit désormais en prison. Est-il tombé dans une provocation? Il est accusé d’avoir «tabassé» un autre rappeur qui ne voulait pas manifester.

«Nous avons placé Fou malade en quarantaine», affirme sans rire Fadel Barro, qui pense que le rappeur est malgré tout en bonne voie pour devenir un NTS. Il a commencé à se repentir. Il veut s’améliorer, c’est l’essentiel. Le mouvement Y’en a marre est hostile à la violence.»

Les «Y’en a marre» tiennent la plupart du temps leur plan d’action secret. Ils communiquent avec leurs partisans disséminés dans tout le pays grâce aux réseaux sociaux. Les ordres de ralliement parviennent à grande vitesse dans les quartiers les plus éloignés grâce à Facebook, quand l’Internet fonctionne. Et surtout grâce aux SMS.

Les discours radicaux de Y’en a marre inquiètent certains Sénégalais, notamment les plus âgés.

«Les Sénégalais ont horreur de la violence. Il faut qu’ils comprennent bien que nous aussi nous y sommes hostiles», explique Fadel Barro.

Thiate confime cette approche. Pour faire bouger les lignes, il compte plus sur son flow, son rap que sur la violence ou l’argent: cet argent qui coule à flot dans le monde de la politique sénégalaise. Le poids des mots. Des paroles qui auraient plus de force que l’argent. «Des mots qui auraient plus de poids que l’argent», lance un «Y’en a marriste». Beaucoup de Sénégalais voudraient le croire, voudraient y croire. Surtout les plus pauvres.

Pierre Cherruau, directeur de la rédaction de SlateAfrique, à Dakar

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Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

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