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Youssou Ndour s'adresse à ses partisans lors d'une manifestation, le 7 février 2012, à Dakar. REUTERS/Joe Penney
Youssou Ndour s'adresse à ses partisans lors d'une manifestation, le 7 février 2012, à Dakar. REUTERS/Joe Penney

Youssou Ndour dans les cercles du pouvoir

La candidature du chanteur à l'élection présidentielle a été invalidée par le Conseil constitutionnel. Pourtant, Youssou Ndour continue à jouer un rôle majeur sur l’échiquier politique sénégalais.

Mise à jour du 5 avril 2012. Le chanteur sénégalais Youssou Ndour a été nommé ministre de la Culture et du tourisme dans le nouveau gouvernement sénégalais formé le 4 avril par le Premier ministre Abdoul Mbaye, désigné la veille par le président Macky Sall, selon un décret lu à la presse.

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Quel rôle jouera Youssou Ndour dans l’élection présidentielle du 26 février 2012? A Dakar, la question est sur toutes les lèvres. Il est vrai que depuis le début de l’année le comportement du chanteur n’a cessé d’étonner. Peu de Sénégalais imaginaient qu’il oserait se présenter à la présidentielle.

«Il a trop à perdre. Youssou Ndour est une figure consensuelle. Sa musique est aimée de tous. Par toute les générations. En s’aventurant dans l’arène politique, il va forcément se faire des ennemis. La politique c’est vraiment un marigot au Sénégal», explique Astou, une étudiante dakaroise, fan du chanteur.

Pourtant, celui qui était avant tout perçu comme un «chanteur de charme» s’est porté candidat à la magistrature suprême. Il est vrai que son image a rapidement évolué depuis qu’il a constitué un puissant groupe médiatique. Au point que certains l’ont surnommé le «Citizen Kane» sénégalais. Outre L’Observateur, le plus lu des quotidiens sénégalais, il possède RFM, la plus écoutée des radios dakaroises, ainsi que TFM, la télévision privée qui a le vent en poupe.

Sur ses antennes, Youssou Ndour a fait un discours solennel de candidat à la présidentielle. Après avoir rappelé qu’il avait quitté l’école très tôt, le chanteur a expliqué que la présidence était une fonction et non un métier. Façon habile de souligner les insuffisances des professionnels de la politique qui n’ont pas montré qu’ils pouvaient réussir ailleurs: dans le monde du spectacle ou des affaires, contrairement à lui.

Exclu de la compétition

Les ambitions présidentielles de Youssou Ndour ont été coupées net par la décision du Conseil constitutionnel qui a invalidé sa candidature le 31 janvier 2012, au motif qu’il n’aurait pas réuni les 10.000 signatures nécessaires. Immédiatement, une grande partie des médias internationaux et des partenaires du Sénégal ont crié à la forfaiture.

A Dakar, pourtant, beaucoup d’observateurs, même parmi les soutiens du chanteur, sont beaucoup plus circonspects.

«Certes, Youssou Ndour avait réuni plus de 10.000 signatures, mais quand le Conseil constitutionnel a comparé les signatures avec les adresses de ses partisans et les numéros de carte d’électeurs, des anomalies sont apparues. Bien sûr que Youssou Ndour compte plus de 10.000 partisans au Sénégal, mais son entourage ne connaît pas forcément bien les rouages politiques. Il aurait fallu constituer un parti pour préparer sérieusement cette candidature», explique un proche du chanteur.

 «Vingt-quatre heures avant la proclamation de la décision du Conseil constitutionnel, un deal a été proposé. Fermer les yeux sur les signatures qui n’étaient pas en bonne et due forme en échange de compensation financière. Un arrangement refusé par le chanteur et son entourage qui y voyaient un possible piège tendu par les autorités», explique un juriste, consulté sur ce dossier épineux.

Quoi qu’il en soit, malgré le fait que le chanteur ait fait appel de cette décision, le Conseil constitutionnel n’a pas changé d’avis. L’opposition y voit la main du pouvoir —la présidence nomme les membres du Conseil constitutionnel— qui ne voulait pas, selon eux, d’une candidature du chanteur.

«Youssou Ndour a de quoi être amer. Il a payé la lourde ardoise que le fisc lui réclamait. Il pensait ainsi pouvoir participer à l’élection. Et il se retrouve malgré tout exclu de la compétition», regrette un proche du chanteur.

«Il pouvait prendre beaucoup de voix au président Wade. Il aurait pu puiser dans le même vivier électoral que lui, les milieux populaires et les mourides (puissante confrérie religieuse à laquelle appartiennent Abdoulaye Wade et Youssou Ndour)», explique Assan Fall, un haut fonctionnaire dakarois.

«Si Wade a demandé au Conseil constitutionnel d’invalider la candidature de Youssou Ndour ce n’est pas vraiment parce qu’il pense que le chanteur pouvait le battre, Wade est persuadé d’être imbattable. Il sous-estime Youssou. Il y a un peu de mépris de classe dans tout ça», précise un proche du clan Youssou Ndour.

Il ajoute: «Abdoulaye Wade avait aussi peur d’une trop grande médiatisation de l’élection, il craignait que tous les médias occidentaux ne soient présents lors du scrutin. S’ils prennent fait et cause pour Youssou Ndour et si l’opposition commence à dénoncer des fraudes, cela peut devenir difficile à gérer. Cela peut avoir un effet désastreux sur l’image du président. Le Sénégal est censé être la vitrine démocratique de l’Afrique francophone. Et Wade n’arrête pas de se moquer de ses collègues chefs d’Etat. En soulignant qu’il a été élu plus démocratiquement qu’eux

En mode résistance

Lorsque sa candidature a été invalidée, Youssou Ndour a montré un nouveau visage aux Sénégalais: celui de la colère.

«Cela nous a beaucoup surpris. On a vu son visage déformé par la colère. Avant on l’avait toujours vu souriant. Pour nous, c’était un choc. D’ailleurs, ce n’est pas forcément très bon pour son image», estime Aminata Diop, cadre dans une grande entreprise et admiratrice de Youssou Ndour.

Cette invalidation n’a pas donné un coup d’arrêt à l’activisme politique de Youssou Ndour. Depuis lors, il n’a de cesse de dénoncer le «coup d’Etat constitutionnel» du président Wade. Il participe aux meetings et marches du M23, le mouvement qui considère que la candidature de Wade n’est pas conforme à la constitution, dès lors que le président sortant a déjà effectué deux mandats consécutifs.

Youssou Ndour joue un rôle majeur pour galvaniser les opposants à «Gorgui» (le vieux en wolof, son surnom à Dakar), le président de 86 ans, qui veut entamer un nouveau septennat. Un engagement et une ténacité qui étonnent plus d’un Sénégalais. Youssou Ndour a longtemps entretenu d’excellentes relations avec le président Wade.

L'artiste a mis entre parenthèses sa carrière de chanteur. Outre son groupe médiatique, il possède un studio d’enregistrement et le Thiossane, une célèbre salle de concert où il se produit le week-end. En s’investissant autant dans le champ politique, que cherche Youssou Ndour? Les Sénégalais se le demandent encore.

Plus populaire en Europe

D’autant que, selon nombre d’entre eux, sa candidature avait été prise plus au sérieux en Europe qu’au Sénégal.

«Je trouve incroyable que les Français prétendent que c’est l’invalidation de la candidature de Youssou Ndour qui a provoqué des émeutes meurtrières à Dakar», s’étonne Issa Sall, célèbre éditorialiste dakarois. Il ajoute: «Alors que c’est la validation de la candidature du président Wade qui a mis le feu aux poudres

«Je ne comprends pas pourquoi les médias occidentaux sont obsédés par Youssou Ndour. Ce n’est pas parce qu’il est connu et que nous aimons bien sa musique que nous allons forcément voter pour lui. Il n’a aucune expérience politique. Quand on le compare à Reagan, c’est idiot. Avant de se lancer dans l’aventure présidentielle, Reagan avait une longue expérience de gouverneur de la Californie. Alors que Youssou Ndour n’a aucun passé politique», explique Fatoumata Seck, une enseignante.

Elle ajoute: « C’est un peu condescendant vis à vis des Sénégalais, de croire qu’ils vont élire comme président, un chanteur sans expérience politique, un chanteur qui a quitté l’école très tôt

A Dakar, la rumeur prête cette réplique au président Wade à l’annonce de la candidature de Youssou Ndour. «Mais il se prend pour qui ce saltimbanque», aurait lancé le chef de l’Etat sénégalais.

Autre écueil pour la candidature de Youssou Ndour, ses origines sociales: il appartient à la caste des griots. «Je n’aurais jamais voté pour lui. Je ne donnerais pas la main de ma fille à un griot. Je ne vais pas faire élire président un griot», explique un chef d’entreprise.

«Officiellement, le système de caste n’est plus en vigueur au Sénégal. Les intellectuels n’osent plus y faire référence ouvertement. Il y a beaucoup d’hypocrisie à ce sujet, mais dans la pratique la caste compte toujours. Les basses castes sont toujours méprisées par les populations d’origine plus noble», estime Aïssata, une étudiante dakaroise.

Tout le monde ne partage pas ces réserves à l’égard du potentiel électoral de Youssou Ndour. «Il aurait pu faire très mal au pouvoir. Avec sa candidature, Wade ne pouvait pas être élu dès le premier tour», analyse Abdoulaye Bamba Diallo, directeur du Nouvel horizon, hebdomadaire le plus lu du Sénégal.

Quoi qu’il en soit, Youssou Ndour ne désarme pas. En battant le pavé avec l’opposition et en faisant preuve d’un certain courage physique, ce qui n’est pas le cas de tous les dirigeants de l’opposition, il montre que son engagement politique n’est pas un combat d’un jour. Dans les mois et les années à venir, il faudra sans doute compter avec lui.

«Même si Youssou ne devient pas président demain ou après-demain, analyse un de ses proches, il pourra jouer les faiseurs de roi. Belle revanche pour un griot. Ceux qui l’ont pris pour un imbécile un peu naïf vont bientôt s’en mordre les doigts

Pierre Cherruau, directeur de la rédaction de SlateAfrique, à Dakar

Article publé le 15 février 2012

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Pierre Cherruau

Pierre Cherruau a publié de nombreux ouvrages, notamment Chien fantôme (Ed. Après la Lune), Nena Rastaquouère (Seuil), Togo or not Togo (Ed. Baleine), La Vacance du Petit Nicolas (Ed. Baleine) et Dakar Paris, L'Afrique à petite foulée (Ed. Calmann-Lévy).

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