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Claude Guéant, à l'Assemblée nationale, le 7 février 2012. REUTERS/Charles Platiau
Claude Guéant, à l'Assemblée nationale, le 7 février 2012. REUTERS/Charles Platiau

Guéant, le «sérial gaffeur» de la République française

Pour des raisons électoralistes, le ministre français de l'Intérieur Claude Guéant va braconner sur les terres du Front National. Dernière diatribe en date, celle des «civilisations inégales», mélangeant concepts à l’envi jusqu’à flirter avec le racisme.

C’est un fait établi, le ministre français de l'Intérieur Claude Guéant chasse sur les terres du Front National (FN) en s’appropriant à l’envi son discours traditionnellement offensif contre les «civilisations et les cultures importées».

Ce n’est pas la première fois, comme le relève Libération. Il avait fait des étudiants étrangers les parias du marché de l’emploi en France, s’était illustré à propos du nombre trop élevé d’étrangers qui s’installent régulièrement France ou en estimant que «l’accroissement du nombre de fidèles (musulmans) et un certain nombre de comportements posent problème», faisant de lui, selon l’expression du journaliste Akram Belkaïd, un «sérial-gaffeur» au cœur du pouvoir républicain.

Une petite phrase électoraliste

Sa dernière petite phrase sur la valeur relative de certaines civilisations (entendez évidemment la civilisation islamique en particulier, même si le conseiller spécial du Président s’en défend à demi-mot) entre dans ce contexte, la campagne électorale française basculant sur les thématiques chères à l’extême-droite européenne en général, et compte tenu de la remarquable percée de Marine Le Pen dans les sondages. Cette dernière est créditée d'environ 20 % d'intentions de vote et peine à rassembler les 500 parrainages d'élus nécessaires pour se présenter à la présidentielle.

A moins de trois mois du premier tour de la présidentielle, la polémique est percue comme un contre-feu aux sondages donnant Nicolas Sarkozy perdant face à son rival François Hollande. Très rapidement, la phrase s'est répandue sur Internet, provoquant des réactions indignées. On imagine pourquoi.

Prenons le temps du recul. Ayant admis le fait qu’il s’agit d’une dérive électoraliste, revenons plus en détails sur ses propos tenus par Claude Guéant lors d'un colloque organisé par l'association étudiante de droite Uni (propos tenus à priori à huis-clos, d’où leur franchise?) et répétés à l ‘identique sur les ondes de RTL une fois que la polémique a éclaté:

«Contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. Celles qui défendent l'humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l'égalité et la fraternité, nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique.»

L’idée de fond est honorable…

Après tout, sur le fond, pourquoi s’offusquer d’une telle affirmation? Qui serait contre le fait d’être favorable à l’humanité, aux principes de liberté, d’égalité et de fraternité? Personne bien entendu (sauf les extrémistes qui se comptent parmi les héritiers de toutes les civilisations), et justement là ou le bât blesse est le lien fait entre civilisation, voire culture et déni de droits universels. M. Guéant a conclu sur RTL, en haraguant ses adversaires politiques:

«Est-ce que le parti socialiste trouve qu'une civilisation qui asservit la femme, qui bafoue les libertés individuelles et politiques, qui permet la tyrannie est une civilisation qui a la même valeur que la nôtre? Qu'ils répondent !»

Il dit aussi dans l’interview accordée au Figaro: «Les socialistes se prévalent du multiculturalisme, qui donne une priorité au droit à la différence. Donc, pour eux, tout se vaut. En matière de politique d'intégration, le PS admet les communautarismes, c'est-à-dire la juxtaposition dans notre pays de groupes organisés autour de leurs propres cultures, traditions et religions. Nous, nous ne l'admettons pas, parce que pour nous les valeurs républicaines prévalent pour tous.»

Voilà donc l’essentiel de sa diatribe: attaquer la gauche, Parti socialiste en tête, sur sa supposée permissivité vis-à-vis de «civilisations» qui ne respectent pas les droits les plus élémentaires de l’homme, piliers de la République française.

«Il y a des comportements, qui n'ont pas leur place dans notre pays, non pas parce qu'ils sont étrangers, mais parce que nous ne les jugeons pas conformes à notre vision du monde, à celle, en particulier de la dignité de la femme et de l'homme», a-t-il déclaré.

Accourant à sa défense le patron de l’UNI qui le recevait abonde dans son sens: «En effet, on peut dire qu'il y a des civilisations différentes à nos yeux. On peut considérer que la civilisation des talibans, ce n'est pas comme la civilisation française, il n'y a rien de choquant

Au cours d'une interview sur France 2, Nicolas Sarkozy avait lui aussi pris la défense de son conseiller en affirmant que (Guéant) «a dit qu'une civilisation, un régime, une société qui n'accordaient pas la même place et les mêmes droits à des hommes et à des femmes, ça n'avait pas les mêmes valeurs. C'est du bon sens».

…mais les amalgames grossiers

Que d’amalgames! M. Guéant dit juste lorsqu’il s’agit de critiquer des comportements condamnables lorsque ceux-ci concernent l’égalité hommes-femmes, la liberté de conscience, d’expression, du libre-arbitre ou celle des cultes. Là où il dérape suivi en cela par le président français lui-même est qu’il mette cela en lien avec des civilisations comprises dans sa bouche comme étant opposées à un idéal judéo-chrétien.

Ce n’est pas la civilisation judéo-chrétienne qui a apporté en son sein les principes des Droits de l’Homme si chers aujourd’hui à la République française laïque, mais la séparation de l’Eglise et du pouvoir. Un petit cours d’éthnologie et de science des religions aurait pu faire comprendre à M. Le Conseiller spécial que les tenants d’un islam rigoriste (talibans et autres salafistes) ne peuvent être considérés comme les tenants de toute une civilisation qui à un temps de l’humanité a été celle qui portait la science, l’ouverture et la culture à son firmament.

Certes, la civilisation islamique est entrée dans une hibernation remarquable depuis quelques siècles et ne participe pas (ou très peu) aux grands débats d’aujourd’hui. Sa production intellectuelle est souvent engoncée dans des références religieuses qui rend sa pensée poussive. Cela est regrettable mais ne fait pas d’elle une civilisation mineure, loin s’en faut.

Claude Guéant tend à confondre civilisation et projet de société. Lorsqu’il avance que les civilisations ne se valent pas au regard de leur défense des droits universels, il confond la portée d’une civilisation sur l’histoire de l’humanité et les principes de vie auxquels sont attachés aujourd’hui certains groupes sociaux qui s’en réclament. Comme si à une autre époque de l’histoire on aurait pu dénigrer la civilisation judéo-chrétienne uniquement parce que l’Eglise avait pour politique l’Inquisition.

Dans l’esprit de Guéant donc tout se mélange: civilisations, cultures, comportements sociaux, projets de société, groupes sociaux particuliers etc…Il rejette d’un bloc l’«autre civilisation» parce que certains de ces représentants son rétifs à admettre les sacro-saints principes universalistes d’aujourd’hui.

Il aurait des raisons de dire que tels ou tels groupes sociaux ont un mode de vie dans la société française qui est en inadéquation avec les valeurs de la République, ou de dire que le corpus juridique des sociétés musulmanes trop marqué de l’empreinte de la Charia est en déphasage avec notre siècle (notamment sur les inégalités hommes-femmes), mais d’en faire l’extension à des notions aussi vastes que la civilisation ou la culture confine au racisme.

Lorsque prenant sa défense au nom du «bon sens», Nicolas Sarkozy fait le trait d’union entre civilisation, régime et société, il pousse le dérapage sur un terrain dangereux au risque de s’exposer à la critique la plus acerbe: la Vème République n’a-t-elle pas été justement le régime le plus laxiste, le plus permissif, le plus indulgent et le plus complice des dictatures arabes, celles qui au nom de l’idée pernicieuse de leur particularisme civilisationnel, ne respectent aucun principe démocratique?

Et sur cela, on entend guère souvent le président ou son conseiller.

Ali Amar, journaliste et écrivain

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Ali Amar

Ali Amar. Journaliste marocain, il a dirigé la rédaction du Journal hebdomadaire. Auteur de "Mohammed VI, le grand malentendu". Calmann-Lévy, 2009. Ouvrage interdit au Maroc.

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