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Des partisans des soldats qui combattent les Touareg manifestent à Bamako, le 2 février 2012. AFP PHOTO / STRINGER
Des partisans des soldats qui combattent les Touareg manifestent à Bamako, le 2 février 2012. AFP PHOTO / STRINGER

Mali: une hostilité grandissante contre les civils touareg et arabes

En représailles à la rébellion dans le nord du pays, la population touareg et arabe est prise pour cible dans les rues de Bamako. Ces violences ne sont pourtant pas nouvelles.

Mise à jour du 9 février 2012: Le président malien Amadou Toumani Touré a appelé au calme en invitant la population ne pas faire «l’amalgame» entre civils et rebelles touaregs. De leur côté, les rebelles ont affirmé avoir pris le contrôle de la localité de Tinzawaten, dans le nord-est du pays.

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Le 2 février, Aziz Dicko est averti par un ami présent dans le centre-ville de Bamako que des manifestations violentes sont en cours. A Magnanbougou, un quartier situé de l'autre côté du fleuve où il tient une petite épicerie, le jeune Mauritanien ferme alors son commerce comme le lui recommandent ses voisins.

Plus de peur que de mal. Pas de chance en revanche pour l'un de ses compatriotes dont la boutique a été saccagée et brûlée dans un autre quartier de la rive sud. Ni pour ce médecin touareg dont la clinique avait été pillée la veille à Kati. Sur une vidéo qui circule sur Internet on voit des adultes et des enfants sortir tout sourire du bâtiment, les bras chargés d'objets.

Des préjugés sur les populations touareg et arabe

«Si ça devient trop chaud je vais partir», annonce Aziz Dicko. D'autres n'ont pas attendu que la situation se détériore. Des Maliens touareg et arabes craignant pour leur sécurité ont changé de quartier, confié leurs enfants à des amis noirs ou quitté le pays. «J'ai vu beaucoup de Touareg à la frontière avec le Burkina», rapporte un Mauritanien résidant à Bamako qui a rejoint Bobo-Dioulasso (Burkina Faso) par peur de représailles indifférenciées contre les étrangers arabes.

Alors qu'une nouvelle rébellion indépendantiste menée par le Mouvement national pour la libération de l'Azawad (MNLA) et majoritairement composée de Touareg a éclaté le 17 janvier, avoir la peau claire était suffisant les 1er et 2 février pour être inquiété par quelques groupes de casseurs à Bamako et dans d'autres villes du sud du pays.

Aucun mort n'a été rapporté, les personnes visées ayant été bien souvent aidées par la population. Sur les routes de Bamako les débris de pierres et les pneus calcinés ont disparu et la violence s'est évanouie. Les appels au calme lancés par les leaders religieux le 3 février à l'occasion de la fête du Maouloud et la qualification du Mali pour les demi-finales de la CAN deux jours plus tard ont calmé les esprits.

Ces violences ont des antécédents. «En 1990 lors de la première rébellion les Maliens du nord avaient déjà été pris pour cibles au sud», rappelle Naffet Keïta, professeur à l'Université de Bamako, selon qui «la question qui est posée est celle de l'intégration de ces populations dans le corps social». Des populations «encore souvent perçues comme d'anciens razzieurs» et qui font l'objet de nombreux préjugés. «Jusqu'à l'âge de 8 ans je pensais que 'rebelles' était synonyme de Touareg», s'amuse aujourd'hui Mah, une étudiante qui a rejoint le groupe Facebook «Les Tombouctouciens soutiennent le MNLA» pour participer aux violents débats entre sympathisants et opposants de la rébellion.

«Des peuplades errantes, sans patrie, sans État, venues du désert en tribus minuscules». Telle était la propagande des miliciens songhaï du mouvement Ganda Koy («maîtres de la terre») à l'égard des Touareg dans les années 90. Des combattants responsables de dizaines de meurtres de civils touareg et arabes à cette période.

L'héritier de Ganda Koy, Ganda Izo, s'est engagé récemment dans plusieurs communiqués relayés par la presse locale à «assurer la sécurité des populations et de leurs biens à travers la mise en place d'unités d'auto-défense».

La rébellion au Nord a fait fuir 20.000 Maliens

La sécurité des civils touareg et arabes dans les régions situées hors des combats dépend en grande partie de l'évolution de la situation dans le nord. Et celle-ci ne s'améliore pas. L'ONG Médecins du Monde (MDM) a été contrainte de suspendre ses activités dans cette région.  

«Une partie de la population fuit les villes pour se réfugier dans les brousses sans eau, sans provisions et sans soins», explique un responsable de MDM cité par l'ONG.

«Pour tous ceux qui ne sont pas déjà en Algérie ou en Mauritanie, on parle “d'errance” de puits en puits». Des fuitent qui interviennent alors que plusieurs ONG et les Nations unies s'inquiètent depuis plusieurs semaines du risque important de crise alimentaire dans la région.

Le Haut-Commissariat pour les Réfugiés a annoncé le 7 février que plus de 20.000 Maliens ont fui les combats ou les risques de représailles. 10.000 seraient au Niger, 9.000 en Mauritanie et 3.000 au Burkina-Faso. D'autres ont rejoint l'Algérie.

Toujours aussi isolé diplomatiquement, le MNLA semble toujours aussi actif militairement. Le 7 février, les rebelles revendiquaient la prise de Ti-n-Zaouâtene à la frontière algérienne. A Kidal, des sources indépendantes et des sympathisants du MNLA rapportent que plusieurs personnes ont été arrêtées à la suite de manifestations ces derniers jours.

Pendant ce temps les partis politiques et les candidats à la présidentielle du 29 avril, toujours très peu critiques à l'égard du bilan du président Amadou Toumani Touré, avancent main dans la main. A l'initiative des principaux d'entre eux un Forum national pour la paix et la stabilité au Mali devrait être organisé à Bamako du 17 au 19 février.

Solidarité Africaine pour la Démocratie et l'Indépendance Développement (SADI), le seul parti d'opposition siégeant dans une Assemblée acquise au gouvernement et transformée de fait en chambre d'enregistrement depuis des années, a exigé «un audit des programmes d’aide et de soutien aux régions Nord du Mali, qui s’élèvent à plus de 500 milliards de CFA [762 millions d'euros] et qui n’ont d’ailleurs pas profité aux populations ni enclenché un véritable processus de développement économique et social de ces régions».

Fabien Offner

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Fabien Offner

Fabien Offner. Journaliste français, spécialiste de l'Afrique de l'ouest. Il est basé à Bamako.

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