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Des femmes ivoiriennes passent devant un soldat français, à Duékoué, le 23 décembre 2002.  REUTERS/Luc Gnago
Des femmes ivoiriennes passent devant un soldat français, à Duékoué, le 23 décembre 2002. REUTERS/Luc Gnago

France-Côte d'Ivoire: histoire d'un couple aux relations ambiguës (3/4)

En intervenant militairement pour chasser Laurent Gbagbo, la France a repris la main de manière inattendue sur son ancienne possession. Retour sur cinq décennies de relations franco-ivoiriennes. Troisième volet de notre série: la Côte d'Ivoire en guerre.

Le 19 septembre 2002, Laurent Gbagbo, en déplacement en Italie, échappe à un coup d'Etat. Au cours de ces événements, son ministre de l'Intérieur Emile Boga Doudou est assassiné, de même que le général Gueï et plusieurs membres de sa famille. Une rébellion armée voit le jour. Elle a mené des attaques à Abidjan et des colonnes venues du nord du pays prennent les villes une par une.

Laurent Gbagbo, certain que les insurgés sont partis du Burkina Faso voisin dont ils ont effectivement reçu l'appui, demande l'application des accords de défense entre la France et la Côte d'Ivoire, en vertu desquels la France est censée apporter son assistance militaire à son ancienne colonie en cas d'agression extérieure.

«Il s'agit d'un conflit interne», répond la nouvelle ministre de la Défense, de droite, Michèle Alliot-Marie.

Donc pas d'aide militaire française au gouvernement de la Côte d'Ivoire pour combattre la rébellion. La France n'interviendra officiellement que pour protéger ses ressortissants.

La France pyromane ou pompier dans le conflit ivoirien?

Mais entre temps, les événements s'accélèrent. Tout laisse penser que les insurgés pourront bientôt atteindre Abidjan. La France décide alors d'aller bien au-delà de la simple protection des Français et des autres ressortissants étrangers. Elle envoie des renforts en Côte d'Ivoire qui se déploient le long d'une ligne de démarcation, stoppant de facto l'avancée des insurgés qui se présentent comme le Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire (MPCI).

Qu'est-ce qui aura pesé le plus dans la décision française d'intervenir? Côté français, on affirme qu'il s'agissait d'éviter un carnage à Abidjan, si les insurgés entraient dans la capitale économique ivoirienne, et, par la même occasion, de «sauver la peau» du président ivoirien. Les partisans de Laurent Gbagbo ont toujours affirmé, au contraire, que la France, en intervenant, aurait empêché  les forces loyalistes de contre-attaquer et, éventuellement, de remporter la guerre.

Quoiqu'il en soit, avec son opération baptisée Licorne, la France a définitivement enterré la doctrine jospinienne de «ni ingérence,  indifférence». L'organisation fin janvier 2003, de négociations inter-ivoiriennes, sous l'égide de la France au centre d'entraînement de Linas-Marcoussis, dans la région parisienne, confirme cet engagement et l'évidente volonté de Paris de peser sur l'avenir politique de la Côte d'Ivoire.

Quatre mois à peine après le début de la rébellion, un accord de partage de pouvoir avec les insurgés est obtenu aux forceps, le 24 janvier à Marcoussis en France, sous la direction de Pierre Mazeaud, un proche de Jacques Chirac.

Il sera validé les 25 et 26 janvier suivant, au centre de conférence Kleber, dans la capitale française, en présence du secrétaire général des Nations Unies de l'époque, Kofi Annan,  ainsi que des présidents nigérian Olusegun Obasanjo et togolais Gnassingbé Eyadema. Le Burkinabè Blaise Compaoré et le Libérien Charles Taylor, principaux parrains des rebelles, sont également de la fête.

A cette occasion, un sérieux couac fait monter la tension entre Paris et Abidjan. Guillaume Soro, porte-parole du MPCI, annonce que la rébellion a obtenu les postes de ministre de la Défense et de l'Intérieur. Il affirme même que Laurent Gbagbo a accepté. Ce que ce dernier démentira catégoriquement, affirmant en revanche avoir subi une énorme pression pour donner son accord.

La nouvelle suscite la fureur des partisans du président ivoirien. A leurs yeux, cet événement est la preuve que la France cherche à le priver de son pouvoir. De vastes manifestations hostiles à la France, menées par le leader des Jeunes patriotes Charles Blé Goudé, démarrent à Abidjan.

Paris dément, mais en se montrant favorable à une forte limitation des pouvoirs de Laurent Gbagbo face aux chefs d'une insurrection armée, quatre mois à peine après qu'elle ait démarré, l'Elysée laisse clairement entendre que l'ex-opposant, pourtant reconnu comme président légitime, n'a pas ses faveurs.

Une partition destructrice

Sur le terrain, les soldats français, censés appartenir à une force impartiale, sont dans une position inconfortable. Beaucoup d'entre eux tentent de jouer ce rôle, souvent avec succès. Toutefois les politiques ont d'autres impératifs. Officiellement, la France joue la neutralité, mais l'attitude de Jacques Chirac et de son ministre des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, laisse transparaître leur hostilité à Laurent Gbagbo.

Dans les années qui suivent, Paris rédigera pratiquement toutes les résolutions du Conseil des Nations Unies concernant la crise ivoirienne. Or, elles prônent inlassablement l'abandon par Laurent Gbagbo des pouvoirs qui lui sont dévolus par la constitution, ce qu'il tente d'éviter, se plaçant automatiquement dans la position de principal obstacle à la paix, tandis que les rebelles, bien qu'ayant pris les armes et placé la partie Nord en coupe réglée, bénéficient d'une évidente mansuétude. 

Dans ces circonstances, alors qu'une grande partie de la population de la zone gouvernementale a le sentiment que Paris et l'ONU favorisent le camp rebelle, le maintien de la partition du pays a l'effet inverse de celui escompté. Au lieu de contribuer à la résolution de la crise, il radicalise davantage les positions.

Au nord, les factions rebelles, rebaptisées Forces nouvelles, installent durablement les territoires qu'elles contrôlent dans un système de non-droit. Des seigneurs de guerre règnent sur des zones en maîtres absolus, à la fois gouverneurs, chefs militaires, racketteurs et riches «entrepreneurs», exploitant illégalement les ressources minières ou forestières pour leur profit personnel, tout en se livrant à des exactions et meurtres contre les populations.

En zone gouvernementale, le camp Gbagbo vit constamment sur ses gardes, voyant –à tort ou à raison- des ennemis et des tentatives de déstabilisation partout. L'Etat central se maintien vaille que vaille, les salaires des fonctionnaires continuent à être payés. Mais les Forces de défense et de sécurité (FDS) et les milices mises sur pied en réponse à la rébellion commettent elles aussi leur lot de racket, d'exactions et de meurtres contre des civils, tandis que la corruption bat son plein à Abidjan.

Dans ce climat délétère, le correspondant de RFI à Abidjan, Jean Hélène, est tué à bout portant par un policier ivoirien, le 21 octobre 2003. Il sera, avec d'autres personnalités comme le journaliste Guy-André Kieffer, l'une des victimes emblématiques de cette atmosphère électrique, même si plusieurs milliers d'anonymes jamais recensés ont également perdu la vie au sud comme au nord. Le chef rebelle de Korhogo, notamment, sera sanctionné par l'ONU pour avoir laissé mourir asphyxiées plusieurs dizaines de personnes dans un conteneur prison.

L'étrange affaire du bombardement de Bouaké

Et la Côte d'Ivoire s'apprête à connaître de nouvelles journées d'extrême tension. Le 2 novembre 2004, le camp de Laurent Gbagbo, décidé à reprendre le contrôle de la zone nord, lance l'opération «dignité». Au départ, la France et l'ONU laissent faire. Pour preuve, l'offensive est appuyée par des avions ivoiriens qui décollent de l'aéroport de Yamoussoukro, pourtant contrôlé par l'armée française, afin de bombarder les positions rebelles au-delà de la zone de confiance.

Mais le 6 novembre, c'est le drame. Deux avions « sukhoï » bombardent le lycée Descartes de Bouaké où l'armée française a établi l'une de ses bases. Neuf soldats français et un civil américain qui s'y trouvaient sont tués, 38 autres soldats sont blessés. 

La réplique est immédiate. Rentrés sur l'aéroport de Yamoussoukro, les deux avions sont détruits par les forces françaises, de même que des hélicoptères MI-24 parqués dans un hangar. L'essentiel de la flotte aérienne de combat ivoirienne est hors d'usage.

Dans les heures qui suivent, Charles Blé Goudé lance un appel à la résistance accusant Paris de vouloir renverser Laurent Gbagbo. De violentes marches antifrançaises débutent à Abidjan, qui s'accompagnent de vastes pillages et d'agressions contre des ressortissants français. Non loin du centre-ville, des milliers de manifestants surexcités se massent devant l'hôtel Ivoire où sont positionnés une partie des éléments français, dont certains arrivés dans la nuit de Bouaké.La tension est à son comble lorsque des soldats français tirent dans la foule.

La ministre française de la Défense de l'époque, Michèle Alliot-Marie, enchaînera les déclarations contradictoires. Mais d'après les organisations de défense des droits de l'homme, 57 ivoiriens sont tués et des dizaines d'autres blessés. Au cours de ces journées, malgré d'évidents traumatismes, aucune vie civile française n'aura été perdue dans la capitale économique ivoirienne.

La France a-t-elle tenté les jours précédents de renverser Laurent Gbagbo, comme l'affirment ses partisans? Dans un petit livre passé presque inaperçu (Carnet d'Ivoire, de François-Régis Jamminet, L'Harmattan, 2010), l'officier français qui conduisait alors une colonne de blindés s'étant retrouvée devant la résidence du président Gbagbo, dans la nuit du 7 au 8 novembre, affirme le contraire. Qui dit vrai? C'est une des nombreuses questions qui restent sans réponse définitive.

Quoi qu'il en soit, l'épisode du bombardement de Bouaké est un événement déterminant de la crise ivoirienne. Sans cet épisode tragique, les forces gouvernementales auraient peut-être repris le contrôle total du territoire et gagné la guerre.

Une opération téléguidée?

Il reste que les conditions de la mort des neuf soldats français posent question. L'enquête menée par la justice française, sur plainte de familles de victimes, n'a cessé de patiner, comme l'ont révélé récemment Médiapart et le Canard enchaîné. Le dossier a changé plusieurs fois de mains, tandis que les autorités ont refusé de déclassifier des documents «secret défense» essentiels à l'enquête. Et surtout, il recèle de nombreuses incohérences.

D'après Médiapart, le bâtiment visé par les avions ivoiriens était un foyer, exceptionnellement vide ce jour-là pour inventaire. Le pure player d'investigation cite un mercenaire français engagé alors auprès des troupes gouvernementales, selon lequel des officiers ivoiriens auraient été intoxiqués par une «une source française» leur indiquant que devait s'y tenir ce jour-là une réunion des chefs rebelles.

Mais l'incongruité la plus flagrante du dossier concerne les deux pilotes biélorusses des sukhoï. Revenus sans encombre sur l'aéroport de Yamoussoukro, ils sont d'abord arrêtés avec d'autres mercenaires, interrogés pendant plusieurs jours, avant d'être acheminés au Togo, puis relâchés sur ordre de Paris. La ministre française de la Défense Michelle Alliot-Marie, dans un nouvel exercice de langue de bois, avancera qu'il était impossible de les poursuivre, alors que la loi française sur le mercenariat le permet. Elle évoquera également le risque de tension diplomatique avec la Biélorussie...

Alors qu'ont donc à cacher les autorités françaises pour entraver à ce point l'enquête? C'est une des nombreuses questions qui jalonnent l'intervention de la France dans la crise ivoirienne depuis 2002 et que se posent d'ailleurs ouvertement de nombreux militaires français... Au point que certains, dont l'avocat des familles de victimes, se demandent si le bombardement de Bouaké n'était pas une opération téléguidée par l'une ou l'autre des officines françaises qui aurait mal-tourné. L'objectif étant d'offrir un prétexte à une opération de déstabilisation contre Laurent Gbagbo. Impossible à prouver jusqu'ici....

Quoi qu'il en soit, l'affaire de Bouaké, en l'absence de clarification, ternit un peu plus l'image de Laurent Gbagbo à l'extérieur. Déjà lâché par la direction du Parti socialiste français, il a beau nier avoir donné l'ordre de bombardement, il devient plus infréquentable que jamais. Seule une poignée de ses camarades socialistes français, comme l'ancien monsieur Afrique du Parti socialiste, Guy Labertit, l'ancien président de l'Assemblée nationale Henri Emmanuelli ou le député François Loncle osent encore prendre sa défense.

A suivre...

Etienne Kunde

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Etienne Kunde. Journaliste ivoirien.

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