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© Bastien Capela
© Bastien Capela

Théâtre: Neuf femmes, une cigarette et un hammam

Créée en 2009 à la Maison des Métallos à Paris, «A mon âge je me cache encore pour fumer» livre sur scène l’intimité de neuf femmes algériennes dans un hammam. Servie par une mise en scène sans fioritures et la justesse des comédiennes, la pièce de l’auteure Rayhana se penche avec finesse sur la condition féminine.

Les gestes sont lents, langoureux même, et doux. La femme passe le gant sur ses bras, son cou, consciencieusement. Assise sur un promontoire, elle enfile ensuite un pantalon ample, allume une cigarette et tire avec un plaisir certain —celui du fruit défendu— une longue bouffée. Entre gestes ancestraux et attitude de femme moderne. Une première scène qui plonge immédiatement le spectateur dans l’ambiance féminine du hammam, au sortir de la guerre civile des années 1990 en Algérie.

La femme au centre de la scène c’est Fatima (Marie Augereau), pivot de la pièce de Rayhana, auteure et comédienne algérienne installée en France depuis une dizaine d’années. Masseuse en chef au visage et à la vie durs, Fatima recueille les pleurs, joies et récit coquins des clientes venues laver et délasser leurs corps. Elle recueille aussi Myriam, à l’insu de tous et de toutes. Livrée à la vindicte populaire pour être tombée enceinte hors mariage, elle est poursuivie par les «barbus» au premier rang desquels se trouve son frère.

Portraits de femmes

Mais si Fatima fume comme une femme libérée, il ne faudrait pas se tromper: elle le fait en cachette, comme le suggère le titre de la pièce: «On dit que les filles qui fument, il leur pousse des moustaches», explique le personnage à sa jeune collègue. Une phrase lancée avec humour mais qui dit d’emblée le carcan dans lequel vivent tant bien que mal les 9 personnages qui vont se côtoyer pendant cette journée au hammam.

Pendant deux heures, on écoute les confidences, parfois crues, de ces femmes de conditions sociales et d’âges différents: l’une est intégriste, l’autre revendique sa liberté de femme divorcée, une autre rêve de mariage comme seule raison de vivre, une autre encore parle goulûment des nuits torrides passées avec son mari. Elles racontent leur vision de l’amour, du sexe, du plaisir solitaire, plaisantent mais confient aussi le mariage forcé à 10 ans, la pression grandissante des fondamentalistes pour imposer le voile... Malgré la gravité sous-jacente dans ces portraits de femmes, le rire est toujours présent, au détour d’une phrase.

A travers la bouche des personnages, l'auteur décrit le corps de la femme devenu symbole, projection, prisonnier de clichés. Il est comme déconnecté de sa réalité charnelle et de celles qui l’habitent. Alors, en même temps que les femmes se massent et se lavent, la parole se libère dans ce territoire exclusivement féminin et le corps aussi qui se dénude parfois sur scène.  

Féminisme

C’est cette liberté de ton qui a déplu à des fondamentalistes qui s’en sont pris à l’auteure en 2010 à la sortie d’une représentation à la Maison des Métallos, l’aspergeant d’essence avant de lui jeter une cigarette au visage.

«Ceux-là n’ont pas compris que cette pièce était un cri de colère mais d’amour aussi: on vous aime! s’exclame Rayhana. Et si vous nous aimiez aussi, on n’en serait pas là. Heureusement ils ne sont pas tous comme ça.»

Aujourd’hui délestée du poids de la peur, Rayhana poursuit vaille que vaille son travail:

«Ils auraient gagné si j’avais arrêté», explique-t-elle.

Quand on lui parle de féminisme, elle sourit et acquiesce. Elle s’amuse de ceux qui lui jette ce mot à la figure comme une insulte, elle qui le revendique. Cette artiste qui se dit «engagée» a écrit la pièce dans l’urgence, celle de parler des femmes d’Algérie mais plus généralement de la femme.  

C’est donc volontairement que Rayhana n’a pas choisi exclusivement des femmes algériennes:

«Je voulais des comédiennes, point. Ça voulait dire des femmes de tous horizons et pas forcément qui viennent d’Algérie, je voulais donner un certain universalisme à la pièce grâce à ça.»

Epure

Un universalisme qui est intelligemment servi par la mise en scène de Fabian Chapuis, toute en subtilité. Seul le podium qui traverse la scène de biais figure les bancs de marbre de hammam où les femmes se reposent:

«J’avais rencontré des metteurs en scène qui voulaient faire du folklore, de l’exotisme en ajoutant du henné et du couscous, se souvient Rayhana. Moi je voulais aller vers l’épure.»

Dans ce décor blanc, la lumière joue un rôle primordial, c'est elle, avec les sons de flûte, qui nous fait entrer si aisément dans ce petit monde cloisonné. D’abord bleutée et aquatique, puis orangée et chaude au fur et à mesure que le jour décline.

Les seuls accessoires sur scène sont les tabourets sur lesquels les femmes s’assoient pour se laver devant un seau. Toutes vêtues de blouses larges, à la couleur neutre, c’est le corps qui est mis en avant. Un corps que les femmes dans ce hammam et dans cette pièce se réapproprient.

Ozal Emier 

«A mon âge, je me cache encore pour fumer»  

Texte de Rayhana, mise en scène de Fabian Chapuis.

Théâtre 13, du mardi au dimanche, jusqu’au 19 février.

Puis le 08 mars 2012 à Orly 
; le 10 mars 2012 à Palaiseau ; le 14 mars 2012 à Dreux 
; le 30 mars 2012 à Montargis ; le 04 avril 2012 à Orléans

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Ozal Emier

Journaliste.

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