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Des soldats du Soudan du Sud près d'une réserve de pétrole, le 11 novembre 2010. AFP PHOTO/Roberto Schmidt
Des soldats du Soudan du Sud près d'une réserve de pétrole, le 11 novembre 2010. AFP PHOTO/Roberto Schmidt

La guerre du pétrole soudanais

Depuis l'indépendance du Soudan du Sud, aucun accord n'a encore été trouvé entre le Nord et le Sud au sujet du pétrole. Le Sud dispose des ressources, le Nord des infrastructures, et les deux se querellent sur des questions de taxes de transport.

Mise à jour du 29 avril 2012: Le Soudan a déclaré l'état d'urgence, le dimanche 29 avril, le long de sa frontière avec le Soudan du Sud. Cette mesure entraîne un embargo commercial à l'encontre de Juba, la capitale du Soudan du Sud, et la suspension de la Constitution dans les régions frontalières, a annoncé l'agence de presse officielle Suna, rapporté par AFP.

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Blocage des exportations, taxe en nature, fermeture des oléoducs... Depuis la sécession du Soudan du Sud, les menaces, les injonctions et les mesures radicales se multiplient entre les deux pays quand il s'agit de l'or noir.

Les tensions ont pris une ampleur supérieure quand Khartoum a bloqué quatre pétroliers chargé d'or noir sud-soudanais à Port Soudan au début de l'année. Malgré l'annonce de leur libération, les parties ne s'entendent toujours pas.

Conflit de longue date

Depuis le début du conflit entre le Nord et le Sud soudanais, le pétrole a toujours été le nerf de la guerre. Il faut dire que la situation s'y prête, le Soudan avant la sécession était le sixième exportateur de brut du continent africain avec près de 500.000 barils par jour.

Mais les richesses sont mal réparties sur le territoire: le Sud détient près des trois quarts des champs pétrolifères et le Nord, toutes les infrastructures. Les deux pays n'ont donc plus qu'à agir en bons gentlemen et à travailler ensemble.

Mais c'était sans compter sur une rancune durable entre les deux Etats après 20 longues années de guerre civile. Six mois après l'indépendance du Sud, les deux pays sont à couteaux tirés et ont lancé leur guérilla économique. Les discussions à Addis-Abeba, la capitale éthiopienne, sous l'égide de l'Union africaine sont un fiasco. Pendant des jours entiers, les deux délégations ont refusé de s'asseoir à la même table.

Durant le sommet des chefs d'Etat de l'Union africaine, fin janvier, Omar el Béchir et Salva Kiir, les deux présidents ne se sont pas adressé la parole. Les griefs, les chiffres et les noms d'oiseaux ont fusé.

«Je ne vois aucune raison pour que notre président parle à ce voleur», déclarait Pagan Amum, chef de la délégation sud-soudanaise à l'encontre d'Omar el Béchir.

Khartoum réclame pour chaque baril de pétrole du Soudan du Sud transitant par ses infrastructures, une taxe de 36 dollars, soit dix fois le tarif pratiqué dans le secteur. A cela s'ajoutent aussi les 727 millions de dollars de frais de port que le Soudan du Sud aurait dû payer depuis son indépendance.

«Extorsion», selon Juba, qui rétorque que Khartoum aurait confisqué certains revenus pétroliers du Soudan du Sud. «Khartoum a pris nos revenus pétroliers de mai, juin et juillet sans nous payer», affirmait Pagan Amum.

La décision unilatérale du Soudan de bloquer quatre pétroliers ne fait qu'ajouter de l'huile sur le feu. En réaction, Juba a fermé 900 puits de pétrole et a stoppé sa production. Au final, lors du sommet des chefs d'Etat de l'Union africaine, sous pression internationale notamment de l'Ethiopie et du Kenya, Khartoum a cédé et décidé de libérer les navires. Mais la blessure n'est pas cicatrisée.

«La République du Soudan du Sud prendra toutes les mesures légales pour retrouver et punir les compagnies qui ont acheté le pétrole volé», a conclu Pagan Amum.

Se tirer une balle dans le pied

Cette tension fait redouter à toute la communauté internationale un retour du conflit armé. «Notre attention est tout entière focalisée sur la situation au Soudan», déclarait Ban Ki Moon, secrétaire général des Nations unies, lors du sommet de l'Union africaine, «nous redoutons que la situation dégénère».

Mais ce qui pourrait ralentir le retour du conflit armé demeure justement l'intérêt commun par rapport à une activité pétrolière rémunératrice. Une guerre du pétrole serait absolument dramatique pour les deux Etats, dont les revenus dépendent à 98% pour le Soudan du Sud et à 60% pour le Soudan, de l'or noir. Bloquer cette activité équivaudrait pour eux à se tirer une balle dans le pied.

L'économie du Soudan du Sud est naissante et exsangue après 20 années de conflit. La partition a fait diminuer de 25% sa production de pétrole car Khartoum a rappelé tous ses ouvriers et sous-traitants spécialisés. Quant au Soudan, depuis qu'il a perdu 36% de ses revenus avec la sécession, il a dû demander à la Banque centrale arabe près de 4 milliards de dollars d'aide pour donner un peu d'air à son économie. Aucun des deux pays n'a vraiment les moyens de se payer une guerre.

Ils continuent néanmoins à mener des combats par milices dans les zones frontalières. Les attaques dans les zones pétrolifères coûtent cher au secteur qui tourne au ralenti. Selon le Soudan du Sud, après le retrait des 1.300 ouvriers soudanais, seuls 300 travailleurs expatriés restent sur les sites. Ceux-ci pourraient tôt au tard se lasser du conflit et de l'insécurité.

Les deux frères ennemis n'ont d'autre choix que de rester liés. Et la pression internationale se fait de plus en plus forte. La Chine notamment, qui exploite 40% des ressources soudanaises et a investi des milliards de dollars, n'entend pas faire les frais longtemps de ce conflit.

«Les deux parties doivent être prêtes à faire des compromis pour l'intérêt à long terme du peuple et de la nation», a insisté Liu Guijin, représentant spécial de Pékin pour les affaires africaines.

Gaëlle Laleix

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Gaëlle Laleix

Gaëlle Laleix. Journaliste française. Spécialiste de l'Afrique. Installée à Addis Abeba.

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