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Extrait du film Sur la planche © Eric Devin
Extrait du film Sur la planche © Eric Devin

Tanger de tous les dangers

Film coup de poing, Sur la planche suit l’itinéraire de quatre ouvrières des usines de Tanger. Le quotidien de jeunes femmes exploitées le jour, mais libres la nuit. Pour le frisson et la survie, elles n’hésitent pas à braver la loi et les codes sociaux.

Paul Bowles, Allen Ginsberg, William S. Burrough, Jack Kerouac. Ces auteurs américains ont participé au mythe de la ville du détroit. La légende de Tanger repose sur les glorieuses années du statut international (de 1925 à 1956) et sur celles où les écrivains de la Beat Generation parcouraient ses rues, fumaient dans ses cafés ou contemplaient pendant de longues heures la vue sur la Méditerranée.

Dans les quelques librairies de la ville, trônent bien en vue les glorieux romans de cette époque écrits dans les pensions de la «dream city». Mais les fantômes de ce passé ne sont désormais plus que des produits d’appels pour les touristes. Tandja a bien changé.

Longtemps abandonnée par Hassan II, qui craignait ses nombreuses révoltes, la région du Rif est aujourd’hui l’une des priorités de son fils, Mohamed VI. Le roi du Maroc multiplie les inaugurations et les grands chantiers: nouveau port, construction de la ligne TGV Tanger-Casablanca, usine Renault etc… L’ancienne cité des Carthaginois est en plein boom économique. Et pour faire tourner cette base arrière industrielle de l’Europe, ce sont des milliers de travailleurs qui débarquent des quatre coins du pays dans cette ville pleine de promesses. 

Les crevettes et les textiles

Badia, le personnage principal du film Sur la planche, fait partie de cette armée de petites mains, qui de l’aube jusqu’au soir s’épuisent à fabriquer des produits «Made in Morocco». Dans le port de Tanger, la jeune fille est une «crevette», une ouvrière de base qui décortique à la chaîne le résultat de la pêche.

Après une longue journée de cadence, elle s’efforce d’enlever tant bien que mal à coup de citron ou de savon noir, cette odeur qui colle à ses vêtements et qui «passe sous la peau». Loin d’être résignée, la Marocaine n’a qu’une motivation: franchir les grilles ultra-sécurisées de la Zone franche, se faire embaucher par une usine de vêtements et ainsi devenir une «textile».

En attendant, elle dissimule sa condition en remplissant ses nuits. Accompagnée de sa copine de misère Imane, elle s’invente une vie, écume les cafés, appâte les garçons, se trémousse dans des villas qui lui sont étrangères, termine dans le lit d’un inconnu et dérobe ce qu’elle peut dissimuler dans son sac.

Sans remords, elle flambe sa jeunesse et brûle ses doigts pour ne pas penser. Toujours en mouvement, elle bouge pour exister. Rejointes par deux autres ouvrières, elle se perd dans ce jeu dangereux:

«Je ne vole pas, je me rembourse. Je ne cambriole pas, je récupère. Je ne trafique pas, je commerce. Je ne me prostitue pas, je m'invite. Je ne mens pas. Je suis déjà ce que je serai. Je suis juste en avance sur la vérité : la mienne!»

Un nouveau vent va souffler

La réalisatrice Leila Kilani, a pris conscience de l’existence de ces filles, de ces «t'debarrates» (débrouillardes), lors du tournage en 2001 de son documentaire, Les Brûleurs, consacrés à ces migrants qui tentent de gagner l’Europe. Chaque jour, elle assistait au flux et reflux de ces colonnes d’ouvrières. Elle-même originaire de Tanger, elle a commencé tout simplement à discuter avec ces femmes à la sortie de leur travail.

«J’ai continué à les rencontrer pendant tous mes séjours au Maroc, pour essayer de me documenter, pour avoir un maximum de parcours individuel tout en sachant très bien que je n’étais pas en train de faire un documentaire ou un travail journalistique», raconte la cinéaste.

Sur la planche est en effet sa toute première œuvre de fiction. Même si elle a bien effectué un travail de recherche, les héroïnes de son long-métrage sont strictement le fruit de son imagination. Elle s’est seulement inspirée des quatre lignes d’un fait divers publié en 2005 dans la presse marocaine: «Il racontait un braquage d’une villa qui avait mal tourné à Témara, en banlieue de Rabat. C’était une bande de filles, qui était un peu ouvrières, un peu prostituées, mais ce n’était pas du témoignage, c’était juste une dépêche».

La réalisatrice âgée de 42 ans n’a d'ailleurs jamais eu pour idée de faire un film sur la condition ouvrière ou de rendre hommage à l’émancipation des femmes:

«Ce n’est pas un film slogan, ce n’est pas un film tract, c’est un film tout court. (…) Je me méfie de tout ce qui est film féministe, film de femmes, film à appelation contrôlée. Il y a un carcan qui est assez orthonormé et qui est un tant soit peu paternaliste».

La Tangéroise préfère mettre l’accent sur l'interprétation de ces actrices, quatre non-professionnelles, qu’elle a dénichées après un très long casting. Dans le langage de la rue, ces jeunes femmes débitent leur vérité crue et leur rage de s’en sortir. En dansant ou en courant dans les ruelles de Tanger, elles exposent leur jeunesse et leur soif de jouissance.

«Elles jouent différemment, elles jouent de manière physique, elles jouent dans une forme de précision et de tension. C’est un jeu quasi physique et sportif mais qui est en même temps très retenu», analyse Leïla Kilani.

La réalisatrice croule déjà sous les honneurs pour ce premier film. Un passage remarqué à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes, des Prix au festival d’Abu Dhabi, d’Antalya, de Stuttgart ou encore de Bruxelles. Mais pour la cinéaste marocaine, sa récompense est ailleurs. La performance de ces actrices ouvre «une possibilité de jeu. (…) C’est plus qu’une promesse, c’est une déchirure par laquelle j’espère, qu’un nouveau vent va souffler».

En salles depuis le 1er février.

Stéphanie Trouillard

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Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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