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Félix Houphouët-Boigny et Charles de Gaulle, le 17 janvier 1961, au palais de l'Elysée. AFP
Félix Houphouët-Boigny et Charles de Gaulle, le 17 janvier 1961, au palais de l'Elysée. AFP

France-Côte d'Ivoire: histoire d'un couple aux relations ambiguës (1/4)

En intervenant militairement pour chasser Laurent Gbagbo, la France a repris la main de manière inattendue sur son ancienne possession. Retour sur cinq décennies de relations franco-ivoiriennes. Premier volet d'une série de quatre articles: de l'indépendance à la mort d'Houphouët-Boigny.

La visite d'Etat d'Alassane Ouattara en France, où il a reçu un accueil exceptionnel, du 25 au 27 janvier, confirme la lune de miel franco-ivoirienne depuis la chute de Laurent Gbagbo. Elle sonne comme un retour newlook à la Françafrique.

Entre la France et la Côte d'Ivoire, c'est une très vieille histoire, intime, ambiguë. Elle commence avec l'arrivée des premiers colons, à la fin du 19ème siècle. Mais elle se poursuit après l'indépendance, le 7 août 1960.  En devenant le premier président de la Côte d'Ivoire, Félix Houphouët-Boigny va donner tout son sens au terme de «françafrique», dont il est l'inventeur. Terme positif à ses yeux, traduisant l'imbrication étroite entre la France et l'Afrique pour le meilleur, symbole de toutes les dérives pour les détracteurs de la relation entre Paris et ses anciennes colonies.

Houphouët-Boigny en sera le meilleur représentant. Avant de diriger son pays, l'ancien médecin de brousse devenu patron du syndicat des planteurs de cacao puis leader du PDCI-RDA,  a occupé tous les postes ou presque dans l'hexagone: député dès 1945, ministre de 1956 à 1959, corédacteur de la Constitution de la Vème République et proche du général de Gaulle. Mais il l'est aussi de François Mitterrand. Ce dernier le convainquit de rompre avec le Parti communiste dès 1950,  avant qu'il forme un groupe commun avec les députés de son parti l'UDSR (Union démocratique et socialiste de la résistance) en 1956.



Parfaitement intégré dans le paysage politique hexagonal, Houphouët reste en même temps profondément africain. Il est attaché aux traditions de la très hiérarchisée société baoulé, dont il est issu, et possède une connaissance intime de son pays et de ses peuples. Plus «africain», au fond, que le Sénégalais Léopold Sédar Senghor, qui fut très tôt coupé de ses racines avec lesquelles il passera sa vie d'adulte à chercher à renouer.

Pour autant, Houphouët n'est pas un nationaliste. Il est persuadé que les jeunes nations du sud du Sahara ne sont pas prêtes à relever le défi du développement sans le maintien de liens étroits avec l'ancienne métropole. Il fut d'ailleurs un ardent défenseur de la Communauté franco-africaine, projet mort-né, cher à de Gaulle, d'une union entre la France et ses ex-colonies d'Afrique francophone. Or, d'une certaine manière, ce projet a vu le jour de façon informelle en Côte d'Ivoire. Dans les premières années d'indépendance, les Français seront jusqu'à 50.000, chefs d'entreprises, commerçants, enseignants, conseillers techniques ou militaires.

Un coopérant français derrière chaque ministre

C'est l'époque où quasiment aucun ministre ivoirien ne peut se passer de coopérants français au sein de son cabinet. Houphouët ira aussi chercher l'expertise en Afrique de l'Ouest, notamment au Bénin et au Sénégal.

Son objectif affiché est de permettre, à terme, de former suffisamment d'Ivoiriens pour prendre la relève. Mais jusqu'aux derniers jours de sa présidence, le «vieux» s'entourera de Français, dont l'inamovible Guy Nairay, qui occupera le poste de directeur de cabinet jusqu'en 1993. Une habitude qui survivra en partie au père de l'indépendance sous le règne de son successeur Henri Konan Bédié.

La Côte d'Ivoire, chasse gardée de l'ancienne métropole, semble vivre alors dans une sorte de symbiose avec elle. D'autant que, jusqu'à la fin des années 70, le modèle paraît couronné de succès. Le pays devient un îlot de prospérité dans la région, avec le boom du cacao, dont il est le premier producteur. Grâce à la Caisse de stabilisation des cours du cacao et du café, la fameuse Caistab, les petits planteurs ont un revenu assuré. Un embryon de classe moyenne émerge, certes en grande partie constitué de fonctionnaires.

En Afrique francophone, les grandes villes d'Afrique de l'Ouest font pâle figure face à Abidjan, capitale économique ivoirienne, «petit Paris» qui affiche fièrement sa prospérité avec ses buildings et ses magnifiques quartiers résidentiels.

Cela dit, le «vieux» n'est pas une simple marionnette de la France. Chacun, en réalité, y trouve son compte. Pour la France, Houphouët est le meilleur défenseur des intérêts économiques de la France en Côte d'Ivoire, véritable chasse gardée pour ses entreprises. Mais le président ivoirien est aussi le garant de l'influence diplomatique française en Afrique. Il est le gardien du temple de la France en Afrique. Paris soutient les séparatistes biafrais au Nigeria en 1967? Houphouët reconnaît cet Etat fantoche qui ne verra jamais le jour. 

En pleine guerre froide, il est en outre hostile aux communistes, conservant des relations avec le régime d'apartheid sud-africain, alors sous sanction des Nations unies, et soutenant les mouvements rebelles comme l'Unita, en Angola, face au régime socialiste du MPLA. Comme la France, il se méfie par ailleurs des nationalistes révolutionnaires, tels le burkinabè Thomas Sankara, dont la disparition, en 1986, ne peut que servir leurs intérêts communs.

Relation intime avec la classe politique française

Jusqu'à la fin des années 80, les liens d'Houphouët sont si étroits avec les dirigeants français et son poids politique si important, qu'on se demande parfois s'il n'a pas plus d'influence sur eux qu'ils n'en ont sur lui. 

Dans ce contexte, le miracle ivoirien vaut bien que Paris ferme les yeux, comme pour le reste de ses alliés francophones, sur l'autoritarisme du régime d'Houphouët-Boigny. Celui-ci prend parfois des allures sanglantes, comme en 1970, lorsqu'un soulèvement au sein de l'ethnie Bété dans l'ouest du pays est réprimé dans le sang. Son meneur Kragbé Gnagbé, fondateur d'un éphémère parti d'opposition, sera arrêté et porté disparu. A cette période, les contestataires ont le choix: rentrer dans le rang, le service militaire forcé, la prison ou l'exil. Laurent Gbagbo, le plus célèbre d'entre eux, fondateur du Front populaire ivoirien et futur chef de l'Etat, en fera l'amère expérience.

L'imbrication entre la France et la Côte d'Ivoire est alors telle, qu'une fois réfugié en  France, en 1982, l'opposant ne sera pas le bienvenu, du fait de la proximité entre Félix Houphouët-Boigny et François Mitterrand. Il en sera de même pour Jacques Chirac lorsqu'il deviendra Premier ministre en 1986, avec à ses côtés le célèbre monsieur Afrique du général de Gaulle Jacques Foccart.

La mort de Félix Houphouët-Boigny, le 7 décembre 1993, apporte une nouvelle fois l'illustration de ce lien indéfectible entre Paris et Abidjan.

Quelques jours plus tard, c'est flanqué d'officiers de l'armée et tenant à la main un télégramme de félicitation du gouvernement français qu'Henri Konan Bédié, président de l'Assemblée nationale et successeur constitutionnel du «vieux», vient annoncer à la télévision qu'il est désormais chef de l'Etat.

L'appui de Paris, et notamment de l'inamovible ambassadeur de France en Côte d'Ivoire, Michel Dupuch, sera déterminant pour Konan Bédié, alors que le Premier ministre Alassane Ouattara était sur les rangs. A l'époque, l'ancien responsable du Fonds monétaire international, jugé trop pro-américain, suscitait d'ailleurs la méfiance de Jacques Chirac selon un câble révélé par le site Wikileaks.

A suivre...

Etienne Kunde

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Etienne Kunde

Etienne Kunde. Journaliste ivoirien.

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