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Manifestation à Tunis, le 28 janvier 2012. REUTERS/ Zoubeir Souissi
Manifestation à Tunis, le 28 janvier 2012. REUTERS/ Zoubeir Souissi

Les Français ont-ils le droit de s’exprimer à propos de la Tunisie?

La récente polémique entre la journaliste et essayiste Caroline Fourest et deux intellectuelles tunisiennes Hèla Yousfi et Nawel Gafsia a le mérite de mettre en exergue nombre de non-dits à propos des relations entre les deux rives de la Méditerranée.

Mise à jour du 8 février 2012: Invitée à débattre de l’extrême droite à l’Université libre de Bruxelles, Caroline Fourest a été chahutée par des agitateurs qui l’ont accusé d’islamophobie. La rencontre a été annulée et la journaliste a dû quitter la salle escortée par le service de sécurité.

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Pour mémoire, tout est parti de la réponse vigoureuse des deux Tunisiennes à un article publié par Caroline Fourest dans le Huffington Post à propos de la Tunisie. Un point de vue où elle estime que Moncef Marzouki, président provisoire de la Tunisie, n’a pas tenu ses promesses de défendre la démocratie face aux islamistes d’Ennahdha. Une donneuse de leçon qui ignore tout du contexte tunisien, ont estimé de leur côté Yousfi et Gafsia en renvoyant notamment l’intellectuelle française à son silence durant toutes les années de la dictature de Zine el-Abidine Ben Ali et à son analyse binaire de la situation politique tunisienne. Du coup, la journaliste et essayiste française a réagi en publiant une mise au point où elle se demande s’il est permis, notamment pour une journaliste française, de critiquer le président (provisoire) de la Tunisie et où elle accuse ses contempteurs de culturalisme voire de xénophobie.

Il n’entre pas dans mes intentions d’analyser les textes des unes et des autres. Ils sont disponibles sur la toile et chacun se fera son idée même si j’estime que Fourest se trompe quand elle laisse entendre que Yousfi et Gafsia sont des xénophobes. Leur texte aurait mérité d’elle une réponse plus argumentée qu’un plaidoyer pro domo à propos du militantisme et des engagements de l’intéressée. Le débat reste donc ouvert…

Les Maghrébins ont aussi le droit de donner leur avis

Pour l’heure, reformulons la question posée par l’essayiste: une Française ou un Français ont-ils le droit de s’exprimer à propos de la Tunisie en particulier et du monde arabe en général? Bien entendu, la réponse à cette question est positive à cent pour cent. Tout le monde a le droit de s’exprimer et de dire ce qu’il pense de nos pays, de nos dirigeants et de nos sociétés. Cela fait des années, pour ne pas dire des décennies, que notre région fait l’objet de publications continues, de prises de positions, de critiques (mais aussi de louanges…), de mises en garde et de batailles féroces entre intellectuels. Longtemps, les Tunisiens, les Maghrébins et les Arabes, ont accompagné cette production intellectuelle de manière plus ou moins passive, sans toujours avoir la possibilité de faire connaître leur accord ou, plus encore, leur désaccord. Que faire, par exemple, quand dans les années 1990, Bernard-Henri Lévy publie dans Le Monde deux pages à la gloire du régime algérien?

Changement notamment grâce à internet

Aujourd’hui, les choses ont changé notamment grâce à internet qui offre les moyens de répondre et de réagir, y compris à chaud. Oui, une Française ou un Français ont le droit de s’exprimer à propos de la Tunisie, de Marzouki ou d’Ennahdha, mais ils doivent accepter que, de l’autre côté de la Méditerranée, on puisse enfin leur répondre et qu’au besoin, on puisse les critiquer. Pour dire les choses autrement, les Tunisiennes et les Tunisiens ont, par exemple, le droit de demander à celles et ceux qui se prennent de passion pour leur pays où ils étaient lorsque Ben Ali et les siens torturaient, tuaient et volaient. Ils ont le droit de leur demander pourquoi ils n’ont rien écrit en 2008 quand Gafsa se révoltait? C’est juste une question de bon sens et d’honnêteté intellectuelle. Rien de plus.

De même, on peut tout écrire sur la Tunisie et sa situation politique mais il ne faut pas s’étonner que l’on soit interpellé ou interrogé sur sa légitimité à le faire. Ce n’est pas parce que la Tunisie (comme l’Algérie ou le Maroc) est à deux heures d’avion de Paris qu’on peut en devenir un ou une spécialiste. Pour comprendre un pays, il faut s’y rendre à plusieurs reprises. Il faut y vivre. Il faut y voyager, il faut le sillonner du nord au sud et d’est en ouest. Il faut connaître son peuple, ses élites, y compris arabophones (elles existent) et ne pas se limiter à la fréquentation d’une bourgeoisie elle-même déconnectée de la réalité.

En un mot, Gafsa n’est pas Gammarth, La Marsa ou Carthage. Pour comprendre un pays et asséner des vérités définitives le concernant, il faut être capable de prouver sa légitimité autrement que par l’écriture de quelques feuillets aussi brillants soient-ils nourris à une revue de presse exhaustive et par quelques rencontres. Tenter de comprendre un pays, tenter de décrypter sa situation politique est un exercice qui appelle à de la modestie et à de l’honnêteté. Comment prendre au sérieux tel ou tel « éditocrate » français quand on sait qu’il n’a jamais mis les pieds dans la Tunisie profonde?

L’incontournable question de la langue

Et puis, il y a le sujet qui fâche, celui que l’on passe sous silence parce qu’il est la preuve de tant d’impostures, de légèretés et de manque de rigueur. Il s’agit de la langue. Comment peut-on se prétendre spécialiste de tel ou tel pays arabe sans en parler la langue? Aujourd’hui, au Maghreb, la langue française ne suffit plus. Il faut parler arabe, ou berbère, pour comprendre la jeunesse, ses attentes et ses révoltes. Il faut écouter les talk-shows, il faut lire la presse autre que francophone, pour capter les idées qui circulent, pour valider les hypothèses que l’on peut avancer.

Il faut être capable d’entendre les prêches et les slogans islamistes sans avoir recours à des traductions trop souvent hasardeuses. En ce qui me concerne la règle est simple: je n’accorde aucun crédit à celui ou celle, universitaire ou journaliste, qui se dit spécialiste d’un pays sans en parler la langue! Ce n’est pas être culturaliste, raciste ou xénophobe que de dire cela. Prendrait-on au sérieux une personne se disant spécialiste de la Chine mais qui ne parlerait pas le mandarin? Prendrait-on au sérieux une personne se disant spécialiste des Etats-Unis et qui ne parlerait ni l’anglais et encore moins l’espagnol?

Prendrait-on au sérieux un journaliste algérien se disant spécialiste de la France et incapable de parler et de comprendre la langue de Molière? Certainement pas. Alors pourquoi est-on aussi laxiste en ce qui concerne les pays arabes? La vérité est que ces derniers, Maghreb et monde arabe, sont auscultés par un nombre incroyables « d’insuffisants suffisants » qui induisent leurs auditoires en erreur parce qu’ils ne restituent pas l’image la plus complète possible. Ils peuvent écrire ce qu’ils veulent sur nos pays et nos sociétés. Nous avons le droit de les renvoyer à leurs insuffisances et d’exiger d’eux plus de sérieux et de professionnalisme.

De « l’exemplarité » française

Un autre élément peut aussi expliquer les réactions épidermiques à l’encontre de ce qui s’écrit en France à propos de nos pays. Il fut un temps où l’élite intellectuelle française ne pouvait s’empêcher de se poser en donneuse de leçon à propos du Sud. Pour elle, la France symbolisait la perfection, le but à atteindre pour des pays ayant longtemps subi la colonisation. Cette attitude perdure même si elle n’est plus assumée de manière ouverte. Disons, qu’elle est inconsciente et qu’il est même possible que certains intellectuels français ne se rendent même pas compte qu’ils ont tendance à se placer au dessus du lot avec leurs textes définitifs et les bons points qu’ils distribuent à tel ou tel régime. Comme le note K. Selim, l’éditorialiste du Quotidien d’Oran, ils sont nos agences de notation en matière de modernité. Ainsi, il ne vient même pas à l’esprit de Caroline Fourest que les Tunisiens pourraient désirer autre chose que d’instaurer une laïcité à la française.

Et les écrits français à propos de nos pays peuvent parfois paraître d’autant plus insupportables que la France n’est plus une référence ni en matière de démocratie ni en matière de production intellectuelle ni même en matière d’engagement de ses intellectuels. Mais cela est déjà un autre sujet…

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

Ses derniers articles: Le pays où le mensonge est la règle  Ces mots qui tuent le français  Le monde arabe à l'heure du Web 

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