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Manifestation contre la candidature d'Abdoulaye Wade à Dakar, le 31 janvier 2012. REUTERS/Stringer .
Manifestation contre la candidature d'Abdoulaye Wade à Dakar, le 31 janvier 2012. REUTERS/Stringer .

Sénégal: pourquoi les Guinéens ont peur

Le vent de la révolution commence-t-il à souffler au Sénégal? La crise politique que traverse le pays en ce moment risque de s’enliser. Une perspective redoutée par les nombreux Guinéens vivant au pays de la «Teranga».

«Quand ça ne va pas au Sénégal, c’est mauvais pour nous. Nos activités commerciales risquent de prendre un coup, ce n’est vraiment pas bon», se lamente Boubacar Barry, un  Guinéen établi depuis 15 ans au Sénégal, actuellement en séjour à Conakry. «C’est notre deuxième pays après la Guinée», ajoute-t-il, inquiet.

«Dafa Tang», (c’est chaud, en Wolof) au Sénégal. «Dégage!» Les six lettres, qui ont sonné le glas du pouvoir de Ben Ali, Moubarak et Kadhafi lors du Printemps arabe, ont traversé le Sahara. Abdoulaye Wade, 86 ans, en fait l’amère expérience. La situation est quasi explosive.

Deux poumons d’un même corps

Les pays voisins et surtout leurs ressortissants sont loin d’être indifférents à cette situation. Au premier rang, la Guinée qui entretient des liens économiques et humains très forts avec le pays de Senghor. «La Guinée et le Sénégal sont deux poumons d’un même corps», entend-on souvent dans les communiqués officiels qui sanctionnent les visites mutuelles des chefs d’Etat. Les deux pays partagent une frontière commune de 300 km, dont une bonne partie est occupée par le parc transfrontalier de Niokolo-Badiar classé patrimoine de l’Unesco.

«Le Sénégal n’a pas besoin de cette crise. Il faut que le Vieux (NDLR: Abdoulaye Wade) cède», lance un quinquagénaire, habitué de la route Labé-Dakar. «Par prudence, je suspends mes voyages au Sénégal», renchérit un autre commerçant.

Les violences de ces dernières semaines commencent déjà à affecter le trafic routier très dense en temps normal entre la capitale sénégalaise et la ville commerçante de Labé, au centre de la Guinée. Les commerçants traversent quotidiennement la frontière pour s’approvisionner au Sénégal en matériel de construction ou en produits cosmétiques. Ils y exportent de la cola, du riz et surtout de de la pomme de terre.  

L’eldorado

Des dizaines de milliers de Guinéens, charriés au Sénégal par divers flux migratoires, appréhendent un pourrissement de la situation politique. Plusieurs y ont pris racine, donnant naissance à une importante communauté fortement intégrée dans la société sénégalaise.

Ils sont marchands ambulants, «tabliers» (tenanciers d’une table de marchandise) au marché Sandaga de Dakar, taximen, vendeurs de quatre saisons à Thiès (ouest) ou boutiquiers à Zinguincho (sud). Les Guinéens sont très présents dans le secteur informel florissant du Sénégal.

«Yaadu Senegaali ko yaadu safaari», (aller au Sénégal, c’est aller chercher fortune), dit un proverbe Peul. Depuis bien longtemps, la «Terranga» (hospitalité) sénégalaise, est un attrait pour les Guinéens, venus principalement de la région du Fouta Djallon, majoritairement peul. Dans les années 60, ils migraient vers la campagne, fuyant la dictature de Sékou Touré.  Ils se lançaient dans la culture arachidière dont le Sénégal est l’un des plus grands producteurs. Récemment, en 2009, des centaines de Guinéens ont pris la route du Sénégal après le massacre de 150 opposants à Conakry par la junte  militaire du capitaine Camara.

Si aucune statistique fiable sur le nombre précis de Guinéens vivant au Sénégal n'est disponible, on évalue cette communauté à plusieurs centaines de milliers de personnes. En 1993, une étude de Neil Robin estimait qu’ils représentaient 37% du nombre d’ouest-Africains établis au Sénégal. Ils étaient 77.000 rien qu’à Dakar, selon la même étude. Lors de l'élection présidentielle guinéenne de 2010, quelque 20.000 ressortissants avaient voté au Sénégal. 

«C’est chaud sur terre et le ciel est inaccessible»

Flux migratoire et de marchandises donc, mais aussi flux monétaire entre les deux pays. Les transferts d’argent en provenance du Sénégal restent importants, les Guinéens gardant des liens quasi ombilicaux avec leur village d'origine.

Ils reviennent régulièrement au «bercail» pour réinvestir, construire une maison en dur ou clôturer le village d’une haie métallique. Un grand nombre d'entre eux a fait fortune dans son pays d'accueil, possédant des villas cossues dans les quartiers huppés de Dakar. C’est le cas de Mamadou Aliou Bah dit «Super Bobo». Ancien boxeur guinéen, il est devenu milliardaire dans le commerce des fruits au Sénégal.

L’inquiétude des Guinéens du Sénégal quant à un éventuel enlisement de la crise actuelle, se justifie par le blocage politique dans leur propre pays. Un an après l’élection présidentielle qui a porté Alpha Condé au pouvoir, les élections législatives ne sont toujours pas organisées. Le dialogue entre le pouvoir et l’opposition patine, générant des tensions récurrentes.

«C’est chaud sur terre et le ciel est inaccessible,» résume Boubacar, perplexe.

Une perplexité partagée par les nombreux ingénieurs en bâtiment et autres ouvriers sénégalais vivant en Guinée. Comme quoi, quand le Sénégal éternue, la Guinée tousse, et vice versa.

Alimou Sow

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Alimou Sow

Journaliste blogueur guinéen.

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