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Des manifestants à Sanaa célèbre le premier anniversaire de Mohamed Bouazizi - REUTERS/Khaled Abdullah Ali Al Mahdi
Des manifestants à Sanaa célèbre le premier anniversaire de Mohamed Bouazizi - REUTERS/Khaled Abdullah Ali Al Mahdi

Indignés et révolutionnaires: même combat?

L'actualité de 2011 a été marquée par les actions des manifestants du Printemps arabe et par ceux du mouvement Occupy Wall Street. Est-il toutefois légitime de comparer leurs revendications?

À peu près à cette même époque l’année dernière, les experts en politique étrangère, y compris moi, dissertaient sur les câbles de WikiLeaks. C’était la grande affaire de 2010: la vérité sur le mode de fonctionnement de la diplomatie américaine dans le monde. Nous n’aurions pu imaginer — d’accord, je n’aurais pu imaginer — que la grande affaire de 2011 n’aurait absolument rien à voir avec les actes, louables ou répréhensibles, des États-Unis.

Il s’agit naturellement de l’histoire de la lutte de millions d’habitants du monde arabe pour mettre un terme à des générations de tyrannie. S’il peut encore mal se terminer, le Printemps arabe est néanmoins le spectacle le plus palpitant depuis la fin de l’apartheid en Afrique du Sud en 1991 et la chute du mur de Berlin en 1989.

Quel est donc le rôle des États-Unis, nation indispensable, d’ordinaire au centre des événements mondiaux? Ne sommes-nous que spectateurs du glorieux spectacle de la libération, tout comme nous sommes spectateurs de tant d’autres événements dans ce nouveau monde de puissances émergentes non-occidentales? Cela ne semble pas juste.

Le printemps arabe, effet boule de neige

Ces derniers mois, une nouvelle histoire s'est écrite qui présente le Printemps arabe sous les traits d’une unique occurrence régionale de manifestations de masse, dépourvue de chefs, dirigée contre l’injustice politique et économique. Un mouvement mondial qui a débuté en Tunisie, s’est répandu dans tout le monde arabe, a bondi jusqu’à l’Europe pour atterrir aux États-Unis sous la forme d’Occupy Wall Street avant de finalement se déplacer jusqu’en Russie.

«Cette année, a écrit mon ami Kurt Anderson dans un habile essai d’introduction au choix du Time du "Manifestant" comme Homme de l’année, la politique démocratique à bricoler soi-même s’est mondialisée, et les vraies manifestations en direct sont devenues extrêmement virales.»

C’est vrai, et réconfortant pour l’orgueil national des Américains, mais je ne suis pas convaincu que ce soit aussi important que le Time ne le pense.

Le Printemps arabe était une révolution, pas dans le sens classique d’un chamboulement du système des classes, mais sous la forme particulièrement moderne d’un peuple entier qui se soulève contre un dirigeant et ses cadres corrompus et autocratiques, comme cela s’est produit aux Philippines en 1986, ou plus récemment, dans les Balkans et les anciennes républiques soviétiques, avec les «révolutions colorées».

Ces dirigeants avaient isolé si efficacement le Moyen-Orient des vents de démocratisation qui soufflaient sur le globe, que les Arabes paraissaient incapables ou réticents à prendre leur propre destinée en main. En fait, comme l’écrit Jean-Pierre Filiu dans The Arab Revolution: «Les Arabes ne sont pas une exception, mais la résilience de leurs cliques au pouvoir a été exceptionnelle.» La révolution — encore une fois, quelle qu’en soit l’issue finale —, met un terme spectaculaire à l’exception arabe, et ressoude la sphère arabe au monde qui l’entoure. C’est un événement d’une suprême importance.

«Le vrai changement ne pouvait venir que d'en bas»

Comment cela est-il arrivé? Le changement progressif, que les dirigeants occidentaux avaient pressé les leaders arabes d'adopter, s'était avéré une impasse et un piège extrêmement désagréable; il n'était devenu que trop clair que le vrai changement ne pouvait venir que d'en bas, et uniquement par le biais d'une pression des masses.

Cette dernière année, nous avons été les témoins de millions d'actes de courage et de détermination individuels réalisés devant un très grand danger. C'est pour cette raison que le Printemps arabe a été non seulement si important, mais également aussi fascinant. Ces actes individuels ont été rendus possibles et coordonnés par les nouvelles technologies — Facebook, Twitter et autres formes de médias sociaux.

Ces médias n'ont pas provoqué la révolution mais l'ont beaucoup accélérée, et donnent à ce mouvement de masse dépourvu de leader sa forme très particulière et contemporaine.

Et cette forme de protestation de rue particulièrement démocratique, où la dignité d'agir en tant qu'individu rejoint l'euphorie particulière d'agir au sein d’une grande foule, s'est en effet diffusée à l'étranger — première exportation du nouveau Moyen-Orient. Les manifestants sont descendus dans la rue en Espagne, puis en Grèce, en Israël, puis à New York et, très rapidement, dans d'autres villes américaines. Beaucoup de ces manifestations avaient un petit goût de Printemps arabe, là où les manifestants ont planté leurs tentes dans les espaces publics et se sont mis à crier: «Le peuple veut...», finissant leur phrase par l'expression de ce que chaque peuple voulait.

Quel contenu pour quelle protestation?

Alors oui, la forme de protestation s'est répandue, mais qu’en est-il du contenu? Est-ce que ce sont les aspects les plus profonds du Printemps arabe ou les plus superficiels qui ont migré en Occident?

Il est vrai que dans les deux cas, les manifestants ont revendiqué que le système jouait contre eux, mais cela ressemble beaucoup à l’essence même de la protestation. Si vous estimez que le système fonctionne, vous vous contentez de choisir votre représentant préféré pour qu’il débatte en votre nom et vous retournez au travail.

Anderson écrit que les manifestants de 2011 s’opposaient à «un hypercapitalisme de copinage, à grande échelle et prêt à tout». C’est une bonne description du lien qui unissait les activistes de New York et Madrid, pas de la place Tahrir ou de la place de la Perle, au Bahreïn. Dans le monde arabe, le copinage est galopant mais le capitalisme n’est pas débridé, et d’ailleurs il n’échappe qu’à peine à l’emprise paralysante de l’État. Le monde arabe est à l’étape d’avant, le monde occidental à celui d’après.

Mais je ne vais pas rabâcher l’évidence. Naturellement, le monde arabe n’a pas de démocratie, contrairement à l’Occident, les protestations de l’un sont donc immensément plus urgentes et plus courageuses que celles de l’autre.

La révolution en Égypte était une nécessité; aux États-Unis, des réformes seraient simplement bienvenues. Mais il est également vrai que les manifestants en Égypte et en Tunisie connaissaient très bien la solution fondamentale à leurs problèmes, ce qui n’était pas le cas de ceux de Zuccotti Park. Et ce flou persistant, insistant même, s’est avéré être un problème.

La question de savoir ce que «signifie» Occupy Wall Street a toujours été une chimère. Les manifestants veulent-ils se débarrasser de «l’hypercapitalisme», ou carrément du capitalisme? Veulent-ils obliger les grandes entreprises à mieux se comporter, ou estiment-ils que les grandes entreprises sont intrinsèquement mauvaises? Impossible à dire. Même si nous acceptons que l’essence du mouvement est que les «99%» se font avoir par les «1%», qu’est ce que cela nous dit réellement? Le Tea Party, mouvement de masse dépourvu de leader à l’époque du Printemps arabe, abhorre Wall Street mais abhorre aussi les impôts, et par conséquent s’oppose à l’augmentation du taux d’imposition des très riches. Est-ce qu’il ne faut pas les inclure dans ce nouvel état d’esprit?

Le vrai problème avec Occupy Wall Street est peut-être moins son caractère flou que le fait qu’il soit inapproprié. Ce qui pousse les gens à descendre dans la rue, c’est l’injustice caractérisée: un dictateur brutal, une guerre inutile. Les banquiers qui s’en tirent à bon compte après avoir contribué à faire couler l’économie constituent une injustice plutôt flagrante aussi. Mais cela n’atteint pas le cœur des problèmes économiques de l’Amérique.

Les États-Unis, contrairement à l’Égypte ou à la Libye, n’ont pas un réel problème de vrai méchant à abattre, même s’il serait gratifiant de voir les arnaqueurs de tout poil découvrir à quoi ressemble les murs d’une prison. Les États-Unis ne souffrent pas d’un problème d’injustice, même si, bien sûr, l’injustice y abonde.

Pas de volonté politique de la part des Etats-Unis

Le problème américain est que le pays n’est plus capable de trouver la volonté politique de rassembler les ressources dont il a besoin pour être compétitif dans le monde. Il ne peut pas, ou plutôt ne veut pas, investir sérieusement dans l’infrastructure, la recherche, l’éducation et la formation.

Et il ne le peut pas parce qu’il ne reçoit pas assez de revenus, à cause notamment de l’ambiance anti-impôts instaurée par les révolutionnaires de base de 2010, le Tea Party, et largement adoptée par les républicains conventionnels. Il en est aussi incapable car il dépense une trop grande partie de cette peau de chagrin que sont ses recettes en prestations, en partie à cause du parti démocrate et de ses intérêts particuliers. Le grotesque spectacle des récentes négociations budgétaires montre à quel point les États-Unis sont coincés.

Occupy Wall Street a déjà eu un impact positif en raidissant le discours d’Obama sur les impôts et en musclant un peu son discours sur l’économie. Il pourrait même faire pencher les élections présidentielles en sa faveur.

Pour l’instant, cependant, le mouvement n’a pas eu sur la politique américaine une influence approchant même de loin celle du Tea Party. De récents sondages ont révélé que la popularité d’Occupy Wall Street était en train de décliner, et qu’elle est aujourd’hui à un niveau inférieur à celle du Tea Party.

Si le mouvement veut mériter un jour d’être évoqué sur le même plan que le Printemps arabe, il lui faudra trouver un langage qui interpelle un grand nombre d’Américains, et ses leaders — car il en faudra, hélas —, devront imaginer un programme plus cohérent et pragmatique qui promet vraiment d’aider l’Amérique à sortir de son angoisse.

James Traub

Traduit par Bérengère Viennot

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