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Lilian Thuram lors d'une conférence à Paris, le 20 janvier, 2010. REUTERS/Benoit Tessier
Lilian Thuram lors d'une conférence à Paris, le 20 janvier, 2010. REUTERS/Benoit Tessier

Lilian Thuram, parangon de la lutte anti-raciste

Rencontre avec l’ancien international de football engagé dans la lutte contre le racisme, à l’occasion de l’exposition «Exhibitions: l’invention du sauvage» au musée du Quai Branly.

Chapeau sombre et lunettes noires, Lilian Thuram déambule dans les allées du musée du Quai Branly comme s’il était chez lui. Il salue chaleureusement les employés, avance gaiement, jusqu’à jouer à faire des grimaces à un groupe d’enfants qui sort de l’ascenseur.

Il est à l’aise dans ce musée magnifique dédié aux arts non-occidentaux. Il faut dire qu’il a dû y passer des heures et des heures, entre la préparation de l’exposition «Exhibitions: l’invention du sauvage», dont il est co-commissaire, et son ouverture en décembre 2011.

Cet ancien joueur de l’équipe de France de football, qui est pour beaucoup de Français l’homme qui a marqué deux buts lors de la demi-finale de la Coupe du monde face à la Croatie en 1998, semble avoir réussi sa reconversion à merveille. A tout juste 40 ans, le football est bien derrière lui. Il défend aujourd’hui «l’éducation contre le racisme» à travers sa fondation. Il va d’interventions en interventions, d’écoles en écoles pour déconstruire les préjugés culturels qui poussent les gens à rejeter la différence de l’autre.

Trop consensuel pour certains, parangon de la lutte contre les discriminations pour d’autres, il n’a pas la prétention d’être subversif, mais il a le mérite de défendre ses idées de façon passionnée. Son combat, il pourrait en parler pendant des heures. 

Réécrire son histoire

La démarche de Lilian Thuram part d’un questionnement personnel sur son identité:

«Quand je suis parti de la Guadeloupe pour arriver dans la région parisienne à neuf ans, je me suis posé des questions sur la couleur de ma peau, parce qu’à l’époque, il y avait ce petit dessin animé “la Noiraude” et les enfants m’appelaient comme cela. Dans ce dessin animé, la vache noire était stupide et la vache blanche était intelligente», confie-t-il.

L’enfant de Point-à-Pitre s’est alors tourné vers l’histoire des Antilles, avec toutes les vérités brutales qu’elle implique. Il a très vite fait le lien avec l’esclavage. Une page sombre «encore très proche», affirme-t-il en expliquant que son grand-père est né en 1908, soit seulement 50 ans après l’abolition de l’esclavage.

«Enrichir l’imaginaire sur les Noirs»

En cherchant à comprendre, à savoir, l’ancien footballeur s’est érigé un panthéon où figure les grands intellectuels qui ont favorisé l’épanouissement de la culture noire. Il cite souvent le penseur de la décolonisation, Frantz Fanon, et l’instigateur du mouvement littéraire de la négritude, le poète martiniquais Aimé Césaire.

Dans Mes Etoiles Noires, Lilian Thuram a compilé en 2011, ces personnalités antillaises, africaines et même américaines qui ont contribué à faire avancer la cause des Noirs. Son objectif, «enrichir l’imaginaire des gens sur les Africains», car selon lui, «le point de départ de la connaissance des populations africaines pour la majorité des gens est l’esclavage». D’ailleurs, il raconte souvent comment l’ignorance des Antillais sur l’Afrique peut expliquer la complexité des relations afro-antillaises:

«On a appris à ma maman à l’école que ses ancêtres étaient les Gaulois. Elle ne s’était jamais posée la question de savoir pourquoi il y avait des Noirs aux Antilles. C’est moi qui lui ai dit que nos ancêtres étaient africains. La façon dont on a raconté l’esclavage et l’Afrique a poussé certains Antillais à rejeter les Africains. Quand on vous dit que les Africains sont des sauvages, vous n’avez pas envie d’être assimilé à eux», analyse-t-il.

Le souci de la transmission

Cette volonté de toujours comprendre et déconstruire les préjugés, il l’a d’abord inculqué à ses deux fils, avant de vouloir le transmettre au plus grand nombre. En effet, il met un point d’honneur à mettre en garde ses enfants contre «les personnes qui mettront peut-être en doute leurs qualité en raison de la couleur de leur peau».

«J’essaie d’anticiper, explique-t-il, pour qu’ils comprennent qu’il y a toute une histoire derrière ce genre de comportements. Je pense que c’est un travail que les parents doivent faire impérativement car les enfants peuvent intégrer un discours négatif sur eux-mêmes et ne jamais développer d’estime de soi.»

Cette démarche pédagogique, il l’a reproduite avec sa fondation Education contre le racisme, créée en 2008. Lilian Thuram a poussé son engagement un peu plus loin lorsqu’il a occupé des fonctions au Haut Conseil à l’intégration, un organe rattaché au Premier ministre, visant à «donner son avis et à faire toute proposition utile sur l’ensemble des questions relatives à l’intégration des résidents étrangers ou d’origine étrangère».

Vers un engagement plus politique?

Par ailleurs, il a affirmé à plusieurs reprises son point de vue sur des sujets comme l’immigration ou la délinquance dans les banlieues. On se souvient de sa critique du comportement de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur, qui avait pointé du doigt les «racailles», pendant les émeutes de novembre 2005.

Aujourd’hui, quand on lui demande s’il compte s’engager contre les discours racistes et xénophobes qui pourraient intervenir pendant la campagne présidentielle française, il semble plus évasif. Il rappelle simplement qu’il «est important de dénoncer les dirigeants quand ils tentent de stigmatiser les uns ou les autres pour détourner le regard des problèmes vraiment importants».

Compte-tenu de l’aura médiatique de ce champion, on peut supposer qu’il sera convoité par les candidats à l’élection présidentielle de 2012 et qu’il prendra position. Mais celui qui est tout de même l’un des footballeurs français les plus titrés, avec un record de 142 sélections nationales, est clair sur ce point: «Je ne m’engagerai auprès d’aucun candidat».

Il va donc poursuivre son engagement à sa façon, via cette exposition qui met les Français, blancs ou non, face à leur histoire, et à travers les interventions scolaires de sa fondation. Son prochain livre, Manifeste pour l’égalité, sera publié, hasard du calendrier ou pas, à quelques semaines du premier tour de l’élection présidentielle.

Fanny Roux

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Journaliste à Slate Afrique

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