mis à jour le

Un manifestant tente de toucher un fil barbelé au Caire le 29 janvier 2012Reuters/Suhaib Salem
Un manifestant tente de toucher un fil barbelé au Caire le 29 janvier 2012Reuters/Suhaib Salem

Egypte: Ce blogueur qui avait raison depuis le début

Maikel Nabil, écrivain égyptien athée et pro-israélien, vient de sortir de prison.

Le Caire. Depuis la chute de son tyran octogénaire, Hosni Moubarak, nombre de personnalités controversées ont fait leur entrée sur la scène politique égyptienne. Maikel Nabil Sanad est sans doute la plus iconoclaste de toutes. Ce jeune homme de 26 ans, diplômé en médecine vétérinaire, fait partie de la minorité copte chrétienne, est un partisan de la laïcité, proclame son athéisme et condamne l’hypocrisie du pape d’Alexandrie. Féministe autoproclamé, il se dit favorable aux droits des homosexuels; et  s’il vit un pays où le soutien à Israël équivaut à un suicide politique (pour le pouvoir comme pour les militants des rues) Nabil se déclare fièrement «pro-israélien».

Mais les convictions de Nabil ne sont pas toutes objets de controverses; l'une d'entre elle l'est même de moins en moins. Au début de la révolution, il a critiqué la prise de contrôle du politique par l'armée au Caire. Lorsque la plupart des Égyptiens scandaient encore «l'armée et le peuple sont les doigts d'une même main», Nabil les mettait en garde. Il affirmait que les militaires n'étaient pas les alliés des militants. L'année qui vient de s'écouler, a vu la transition démocratique marquer un coup d’arrêt: plus de 12 000 Égyptiens condamnés par les tribunaux militaires - aussi faut-il bien admettre que cet avertissement était particulièrement éclairé.

Condamné pour avoir insulté l'armée 

Cette critique du Conseil suprême des forces armées (CSFA) n’a pas été sans conséquences. Nabil a été arrêté le 28 mars 2011, et mis en examen pour avoir «insulté l’armée». Pendant sa détention, Nabil a fait une grève de la faim de plus de 130 jours pour dénoncer ses conditions de détention; il ne s’est nourri que de lait et de jus de fruits, et il a failli mourir à plusieurs reprises. Il a été isolé plusieurs mois dans une geôle d’un mètre carré, avant d’être transféré  dans une cellule commune de la prison de Tora; là encore, un endroit exigu et insalubre, selon Mark, son frère cadet. Le samedi 21 janvier, le maréchal Mohamed Hussein Tantaoui, chef du CSFA, a gracié 1 959 prisonniers devant faire l’objet d’un procès militaire; Nabil était de ceux là. Adel al-Mursi, chef de la justice militaire, a déclaré avoir pris cette décision pour commémorer l’anniversaire de la révolution. Le jeune homme a été libéré le 24 janvier ; à sa sortie de prison, il a fait le «V» de la victoire en direction des photographes.

Une position qui n'a pas toujours été populaire

La libération de Nabil a été saluée avec joie par la communauté des militants égyptiens; pourtant, le jeune homme n’a pas toujours été bien vu des révolutionnaires cairotes – sans parler de la population égyptienne dans son ensemble. Il a été arrêté chez lui, dans le quartier d’Ain Shams, au nord du Caire. En cause, un billet de blog rédigé le 8 mars 2011, intitulé  «L’armée et le peuple n’ont jamais été les deux doigts d'une même main». Il y explique que l’armée s’évertue à «mépriser les exigences de la révolution», et dresse une liste exhaustive de ses méfaits: tortures de militants, tentatives d’expulsion des manifestants de la place Tahrir, «neutralité passive» pendant que les bandes de voyous s’en prenaient aux manifestants.

«De fait, la révolution est parvenue à se débarrasser du dictateur, mais pas de la dictature», écrivait-il alors.

Cette position n’avait rien de populaire aux premières heures de la révolution. Le 28 janvier, lorsque les militaires en uniformes kaki ou en tenues de camouflage ont été déployés dans les rues du Caire, la plupart des gens les ont accueillis en sauveurs; contrairement à la police, ils ne s'attaquaient pas aux manifestants. De  jeunes hommes posaient devant les tanks pour être pris en photo; des familles demandaient aux soldats de tenir leurs bébés; des vieilles dames embrassaient des officiers de police militaire sur la joue. Nabil n’a jamais cru à la rhétorique de la «même main». Le 30 janvier, il s’est rendu place Tahrir avec un panneau frappé de cette inscription:

«Nous refusons de permettre à l’armée de s’emparer de la révolution du peuple».

Que l'armée retourne dans ses casernes

La plupart des militants faisaient d’Hosni Moubarak et de ses sbires leur cible principale, mais Nabil, qui est pacifiste, en voulait à l’armée – et ce avant même que la révolution n’éclate. En novembre 2010, il a été brièvement arrêté pour avoir fait campagne contre la conscription obligatoire. En octobre de la même année, il écrivait:

«J’espère qu’un beau jour, l’armée finira par retourner dans ses casernes et cessera de se mêler de la politique nationale, pour que l’Égypte puisse devenir un pays de civils, où l’armée n’aurait aucun pouvoir sur le reste de la population».

Les évènements de l’année qui vient de s’achever ont rallié beaucoup d’Égyptiens à son point de vue. L’armée a de plus en plus recours aux procès militaires, et depuis le mois de février, ses forces de sécurité ont fait des vingtaines de morts et des centaines de blessés parmi les civils. Le processus de transition politique n’a pas été clairement défini. Il s’est avant tout caractérisé par de nombreuses négociations en coulisse; la junte militaire cherche à renforcer son pouvoir et à soustraire ses activités au droit de regard des citoyens. Ce mois-ci, Mohamed ElBaradei, prix Nobel de la paix et grande figure de la révolution, s’est retiré de la course à la présidentielle pour protester contre la mainmise politique des militaires sur son pays. Les dirigeants militaires ont tenté de dissiper le mécontentement de la population en réprimant sévèrement ses détracteurs les plus implacables – et si Nabil n’était pas le seul militant à s’inquiéter des dérives du pouvoir militaire, ses opinions si particulières l’ont transformé en cible idéale.

«Que ce soit avant ou après la révolution, le régime à toujours fait des exemples pour mieux assoir son pouvoir. Alors ils on fait un exemple, et c’était très astucieux de leur part d'avoir choisi ce type, parce qu’ils savaient que personne ne le soutiendrait», m’expliquait ainsi Aalam Wassef, militant à l’origine d’appels à la libération de Nabil, quelques jours avant l’annonce de la commutation de sa peine.

Militant, athée et pro-israélien

Les médias d’État et les communiqués du CSFA ont prétendu que les manifestants les plus tenaces étaient au cœur d’un complot ourdi par une puissance étrangère; qu’ils ne faisaient plus partie des vrais révolutionnaires, ceux qui étaient descendus dans la rue pendant les dix-huit premiers jours. 

Selon Wassef:

«Maikel était le coupable idéal. Il était militant, athée, et soutenait Israël. Ils n’avaient même pas besoin d’ajouter de sous-titres».

Sa position envers Israël n’a pas non plus joué en sa faveur auprès de la communauté des militants du Caire. Wassef estime que c’est "regrettable". Pendant des mois, personne ou presque n’a évoqué le cas de Nabil. Alaa Abd El Fattah, militant de premier plan dont l’arrestation - en octobre dernier - avait enflammé l’opinion, a mis toute son énergie au service des groupes de soutien appelant à la libération du jeune homme. Mais lorsqu’on lui a demandé (le 21 janvier, via Twitter) quel accueil réserverait les révolutionnaires à Nabil après sa libération, il a répondu en ces termes : "C’est un sioniste, je le soutiendrai jusqu'à sa sortie de prison, pas au-delà."

Au fil du temps, de nombreux militants ont tout de même fini par se prendre de sympathie pour la cause de Nabil. En décembre, alors que le jeune homme intensifiait sa grève de la faim, Wassef a lancé une campagne de soutien en compagnie d’autre sympathisants; ils ont également organisé une manifestation place Tahrir, qui a attiré plus de mille personnes.

Lutte et courage jusqu'au bout

«Il est courageux d’exprimer ses opinions tout en sachant que les extrémistes les jugent inacceptables», me confie un ami de Maikel, jeune chômeur de 24 ans qui blogue sous le pseudonyme de «Kefaya Punk».

«Certaines personnes écoutent la propagande, et elles se disent qu’il veut juste faire son intéressant, qu’il raconte tout ça pour devenir célèbre. Mais c’est faux».

(Kefaya Punk a demandé à ce que son vrai nom ne soit pas publié. "Je n’ai pas le courage de Maikel", m’explique-t-il à la terrasse d’un café du centre du Caire, autour d’un thé à l’anis.)

En prison, Nabil n’a rien perdu de son inspiration. Au fil de ses dix mois d’incarcération, il a rédigé des dizaines de déclarations de son style réfléchi, qui ressemble parfois à celui d’un juriste ; déclarations transmises à ses amis en toute clandestinité, et rapidement postées sur Internet. Son frère Mark, qui a souvent parlé en son nom, a refusé de révéler la méthode employée pour faire sortir ces textes de prison. On y trouve de tout – des "fragments" épars traitant de sujets divers (du végétarisme à Lisa Simpson), des méditations plus élaborées sur Israël et la Palestine ou encore des lettres destinées aux membres du CSFA.

L'individu contre la dictature militaire

Dans une de ces missives rédigées en cellule, Nabil aborde un sujet millénaire: le juste équilibre entre les droits individuels et l’intérêt général. Une question qui le touche de près: ses opinions sont souvent à l’opposé de celles de la majorité des égyptiens.

«Dans mes discours sur le libéralisme, j’ai toujours dit que si un individu était en conflit avec la société, le devoir du libéral était de prendre le parti de l’individu contre la société», écrit-il.

Nabil est donc sorti de prison. Mais plus d’une dizaine de milliers d’Égyptiens n’ont pas eu cette chance, et demeurent aujourd’hui incarcérés sous l’autorité discutable des tribunaux militaires. Le 22 janvier, au petit matin, une vingtaine d’amis et de sympathisants se sont réunis devant les murs décrépis du complexe carcéral de Tora, dans la banlieue sud du Caire; ils venaient d’apprendre que Nabil allait bientôt sortir. Le vent glacé faisait frissonner Mark qui, pendu à son téléphone, répondait aux appels incessants des responsables de la prison, des avocats des droits de l’homme et des journalistes. Le petit groupe portait des badges ornés du slogan qui frappait sa pancarte, place Tahrir, il y a près d’un an:  

«Nous refusons de voir l’armée s’emparer de la révolution du peuple».

«Lorsque nous disions que l’armée et le peuple étaient les doigts d’une même main, Maikel écrivait le contraire», me confie Marina Kamel, jeune femme de 25 ans; elle attend la libération de Nabil, mais ne l’a jamais rencontré en personne.

«Je suis venue lui dire merci. Merci pour l’information.»

Max Strasser  [Traduit par Jean-Clément Nau]

Foreign Policy

A lire aussi

Le blogueur martyr du régime militaire post-Moubarak

Un blogueur en prison entame son 114 ième jour de grève de la faim

A quand le retrait de l'armée égyptienne

Les blessés de la révolution ont toujours mal

25 janvier, pour un transfert de pouvoir aux civils

"Moubarak est encore président"

Foreign Policy

Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

Ses derniers articles: Le retour d'Ebola au Congo est un test avant la prochaine grande épidémie  L'Afrique de l'Ouest sera encore sous la menace djihadiste en 2017  Plongée dans les rues de Bambari, symbole du chaos centrafricain 

bloggeur

Actualités

Non-lieu pour le bloggeur Hakim Ghanmi

Non-lieu pour le bloggeur Hakim Ghanmi

Hosni Moubarak

main basse

Il n'y a pas de démocratie en Egypte, il n'y a que les intérêts de l'armée

Il n'y a pas de démocratie en Egypte, il n'y a que les intérêts de l'armée

Révélations

Les petites confidences de Moubarak

Les petites confidences de Moubarak

Egypte

Hosni Moubarak est sorti de prison

Hosni Moubarak est sorti de prison

place Tahrir

Tourisme

Egypte: des webcams sur les bords de la mer rouge

Egypte: des webcams sur les bords de la mer rouge

Escalade

Egypte: les pro-Morsi ne vont rien lâcher

Egypte: les pro-Morsi ne vont rien lâcher

Flou

Qu'a-t-on fait de Mohamed Morsi?

Qu'a-t-on fait de Mohamed Morsi?