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Mustapha Tahmi, membre d'El Gusto - UGC
Mustapha Tahmi, membre d'El Gusto - UGC

«El Gusto» ou le goût de la vie

Cinquante ans après avoir été séparés par le destin, juifs et musulmans se rassemblent pour des retrouvailles musicales. Une ode à la vie.

Un paysage: Alger. Une mélodie: celle d'un tambour, d'une mandole, d'un violon. D'emblée, le spectateur est plongé dans l'ambiance du film. «Mon Gusto, c'est ma passion, mon plaisir», explique Mohamed el-Ferkioui, accordéoniste membre de l'orchestre El Gusto. C'est cet amour que la réalisatrice Safinez Bousbia a décidé de raconter. A chacun de choisir l'histoire qui lui tiendra le plus à cœur.

Car dans le film documentaire El Gusto, sorti en salles le 11 janvier dernier, il y a deux histoires. La grande, celle d'une guerre et de la décolonisation d'un pays; l'Algérie. Douloureuse, traumatisante, amère. Puis la petite, celle d'un groupe de musique qui plus de 50 ans après sa séparation, est de nouveau ensemble grâce à la réunion improbable entre une jeune Irlandaise née à Alger, Safinez Bousbia, et un musicien qui a connu la gloire dans l'Algérie des années 1940-1950, Mohamed el-Ferkioui. Cette rencontre a eu lieu durant l'été 2003 à Alger au détour d'une rue de la Casbah, le quartier historique de la capitale algérienne.

Le musicien va raconter comment, au temps de l'Algérie française, dans les années 1940-1950, juifs et musulmans faisaient partie d'un seul et même orchestre. Sans animosité, sans jugements, dans le respect et la passion de la musique.

«Musulmans et juifs jouaient ensemble, se rappelle l’accordéoniste. On était voisins, ils habitaient avec nous et ça se passait très bien»

Dans la Casbah, les deux communautés cohabitaient, partageaient les fêtes, mariages et barmitsvas. Le tout, avec pour mot d'ordre, la solidarité. Dans le film, Mustapha Tahmi, l'un des guitaristes membre d'El Gusto, explique que juifs et musulmans vivaient en parfaite harmonie à l'époque. La Casbah était un lieu de partage entre les deux communautés.

«La musique judéo-andalouse ou arabo-andalouse, c'est la même. Quand on nous a foutu un grand coup de pied d'Espagne en 1492, on s'est tous retrouvés dans la même merde, et on s'est serré les coudes» raconte Mustapha Tahmi.

Tout commence au Conservatoire municipal d'Alger dans les années 1940. Dans la cave, une classe particulière apprend une musique populaire: le chaâbi, dispensé par le grand musicien de l'époque, El Anka, celui qui est considéré comme l'inventeur de cette musique arabo-andalouse.

«Le chaâbi te fait tout oublier»

Né au début du XXe siècle dans la Casbah, le chaâbi est un mélange de textes religieux et de musique andalouse traditionnelle. Pour Mustapha Tahmi, «le chaâbi te fait tout oublier, la faim, la soif, la misère.»

«La belle bagnole, la belle mademoiselle et la guitare marchaient tout seul [à l'époque]» résume-t-il.

Malgré les souffrances, les plaies qui ne semblent pas tout à fait pansées, le rire prédomine à chaque instant sur le visage des musiciens où chacun raconte ses propres souvenirs. Jusqu'aux émouvantes retrouvailles où l'excitation de l'enfant prend le pas sur le vécu de l'homme. Tous ont les yeux pétillants, remplis de malice et d'impatience de retrouver les instruments, les sensations, les envies et les copains.

Mais avant ces retrouvailles empreintes de pudeur, il a fallu attendre 50 ans. Cinq longues décennies durant lesquelles ils n'ont pourtant rien oubliés.

«Suite à cette rencontre, je me suis mise à la recherche de ces amis dispersés. Après les avoir retrouvés, ils ont formé un orchestre de 42 musiciens et ont été réunis sur scène après un demi-siècle de séparation pour partager l'émotion et la joie d'une musique authentique, une nouvelle âme de la World Music: le Chaâbi», explique la jeune réalisatrice.

Leurs chemins se sont croisés à Alger, c'est ici même qu'ils seront séparés. Pendant la guerre d'Algérie, dans un premier temps, le Front de Libération National (FLN) demande aux musiciens de faire passer des messages au peuple dans leurs chansons car seuls les Algériens peuvent en comprendre les paroles.

«Le chaâbi, c'est la musique du pauvre, il n'y avait que les riches qui écoutaient de la musique classique», explique Liamine Haimoun, joueur de mandole qui a décidé de reprendre la musique seulement pour le projet El Gusto.

Avec l'intensification des combats et l'arrivée de contingents français, les musiciens n'ont d'autres choix que de rejoindre le mouvement de libération du pays; de s'investir dans la lutte pour l'indépendance. Petit à petit, «le FLN interdit la vente d'alcool, de cannabis» explique Mustapha Tahmi. Le coeur n'est plus à la fête.

Une fois l'Algérie libérée, le 18 mars 1962, d'autres souffrances les attendent. A commencer par la séparation avec les juifs, qui comme des centaines de milliers de pieds-noirs, sont contraints de quitter le pays et de se réfugier en France. Un déchirement pour les membres de cette communauté qui ont toujours vécu en Algérie, qui parlaient la même langue et qui partageaient la même culture que les musulmans.

Un déchirement aussi pour ceux restés en Algérie, qui ont dû travailler dur pour s'en sortir. Le statut d'artiste n'existant pas, ils ont dû abandonner leur passion pour affronter la réalité.

«Je peux mourir en paix»

Alors, quand Safinez Bousbia parvient à tous les recontacter – il lui faudra plus de deux ans –, ils ont du mal à y croire. Ils en avaient tant rêvé, elle le réalisera. Un an et demi de répétition seront nécessaire avant qu'El Gusto ne soit fin prêt à se présenter de nouveau devant un public.

Aujourd'hui âgés de 72 à 98 ans, ils se produisent sur les plus importantes scènes internationales.

«Aujourd'hui, je peux mourir, je suis très très content. Je suis arrivé à cette espérance, celle qu'un jour on reviendrait sur scène», a confié l'un d'entre eux à Safinez Bousbia.

Le spectateur, plongé 1h30 durant dans cet univers vibrant, navigue entre rires et émotions grâce à ces musiciens qui, au-delà d'un message de paix et d'espoir, transmettent le rire, l'envie et la vie.

On en sort ravi.

Audrey Lebel

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Audrey Lebel. Journaliste à SlateAfrique

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