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Manifestation à Tunis contre la chaîne de télévision Nessma, le 23 janvier 2012. REUTERS/Zoubeir Souissi
Manifestation à Tunis contre la chaîne de télévision Nessma, le 23 janvier 2012. REUTERS/Zoubeir Souissi

Menaces sur la démocratie en Tunisie

Jour après jour, des violences et des provocations sont commises par des groupes se réclamant du salafisme. Mais les démocrates ne doivent pas se tromper d'adversaire.

Mise à jour du 28 mars: Ennahda renonce à inscrire la charia dans la Constitution. Rachid Ghannouchi, a annoncé devant la presse, lundi 26 mars, que l'article1 de la Constitution de 1959, qui stipule que «la Tunisie est un Etat libre indépendant, et souverain, sa religion est l'islam, sa langue l'arabe et son régime la République», serait maintenu dans la Constitution.

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Il est plus que temps de s’inquiéter de ce qui se passe en Tunisie. Jour après jour, des violences et des provocations sont commises par des groupes —on parle déjà de milices— se réclamant du salafisme et ayant pour victimes des démocrates, des modernistes, des intellectuels ou de simples citoyens qui refusent de se laisser dicter leur conduite et leur mode de vie par des extrémistes de plus en plus actifs. Qu’il s’agisse du blocage de l’université de la Manouba par des étudiants (qui exigent que l’on autorise les étudiantes vêtues du voile intégral à suivre les cours), des menaces contre des libraires ou de l’agression dont ont été victimes le journaliste Zied Krichen et le politologue Hamadi Rdissi, on se rend bien compte que la situation se tend et que la paix civile est menacée.

Menaces à l’encontre des «ennemis de Dieu»

Attardons-nous sur ce qui est arrivé à Krichen et Rdissi. Les images de leur agression devant le palais de justice de Tunis (ils étaient venus témoigner dans l’affaire de la diffusion du film Persépolis par Nessma TV) ont fait le tour du web. Pour les Algériens qui les visionneront, cela ne manquera pas de leur rappeler de très mauvais souvenirs. On y voit deux hommes, dignes mais blêmes, frappés par derrière comme seuls savent le faire les lâches, entourés par une foule d’excités et de barbus vociférant des menaces à l’encontre des «ennemis de Dieu».

Oui, c’est bien cette expression qui a été utilisée à plusieurs reprises et, là aussi, les Algériens savent à quelles actes sanglants ce genre d’accusation peut mener. «Ennemis de Dieu»… C’est aussi l’argument que l’on retrouve dans les tracts de soutien à Ennahda ou dans les propos de certains députés nahdaouis qui proposent de couper la main et une jambe (!) à celles et ceux qui occupent aujourd’hui la rue pour manifester leur mécontentement sur le plan social et économique.

Il y a donc quelque chose de très inquiétant dans cette aggravation des tensions en Tunisie. Concernant les salafistes —dont certains veulent créer une police des mœurs—, on ne peut qu’être étonné et scandalisé par l’impunité dont ils semblent bénéficier. Pourquoi les nouvelles autorités ne mettent-elles pas au pas ces groupuscules qui commencent à terroriser une bonne partie de la population? Est-ce une stratégie de pourrissement qui ne dit pas son nom? Faut-il en conclure que les forces de police sont soit complètement dépassées soit infiltrées de l’intérieur par des personnes qui seraient proches du salafisme ou bien, hypothèse plus plausible, par des personnes qui ont intérêt à ce que la situation dégénère et que l’on en arrive à regretter l’ancien régime?

Ennahda loin d’être exempte de reproches

Il faut dire que le comportement des salafistes ressemble beaucoup à celui de l’aile radicale de l’ex-FIS qui, en son temps, avait fini par croire que tout lui était permis, encouragée en cela par l’indifférence voire l’indulgence des forces de police. On connaît la suite et on sait aujourd’hui que ce radicalisme a beaucoup compté dans la justification de l’arrêt du processus électoral en janvier 1992. En clair, on voudrait aujourd’hui en Tunisie préparer le chemin pour une remise au pas musclée que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Les salafistes, leurs actes de violences et l’atonie de la police sont-ils les éléments d’un scénario destiné à favoriser la restauration d’un régime dur? Un régime autoritaire qui, pour sauver les apparences, se réclamerait de la révolution du 17 décembre (ou du 14 janvier) pour suspendre, un temps (indéfini), la démocratie? On est en droit de se poser la question d’autant que la soudaine multiplication de protestations sociales, de grèves et de sit-in déconcerte plus d’un observateur. Qui tire les ficelles en Tunisie?

Dans cette affaire, la direction d’Ennahda est très loin d’être exempte de reproches. Certes, ses dirigeants condamnent certains actes de violence mais ils prennent soin d’en ignorer d’autres. A Tunis, on explique cette prudence comme étant le signe de la divergence croissante entre une direction obligée de donner des gages de démocratie et de respect du pluralisme politique et une base dont la majorité se demande pourquoi la mise en place d’une république islamique prend autant de temps. A titre d’exemple, dans l’affaire Persépolis, la direction du parti religieux se dit respectueuse de la liberté d’expression, ce qui n’est manifestement pas le cas de nombreux de ses militants dont les positions n’ont rien à envier aux salafistes.  

Les forces démocratiques ne doivent pas se tromper d’adversaire

On peut aussi se demander si l’agitation salafiste ne sert pas d’abord Ennahda qui, du coup, apparaît comme plus modérée et donc plus apte à rassembler les indécis. Dans une situation d’extrême tension, marquée par les surenchères et les revendications outrancières des extrémistes, Ennahda va pouvoir jouer sur deux tableaux. D’une part, apparaître comme une force modératrice et protectrice, et, d’autre part, en profiter pour continuer la politique des trois pas en avant, un pas en arrière (ce qui revient pour elle à imposer ses réformes à un bon rythme). Mais c’est une stratégie bien dangereuse dans laquelle sont engagés les dirigeants de ce parti. Peut-être sont-ils persuadés qu’ils peuvent manipuler et contrôler à l’envie les salafistes. A ce jeu-là, ils seraient bien les premiers car, l’Histoire l’a bien montré, les ailes radicales finissent toujours par imposer leurs vues…

De leur côté, les forces démocratiques ne doivent pas se tromper d’adversaire. Certes, les salafistes sont les vecteurs de l’agitation et des menaces sur la paix civile, mais les démocrates ne doivent pas oublier que leur premier adversaire reste Ennahdha dont le projet de transformation lente, mais sûre, des institutions et de la société est déjà en branle. Bousculés, inquiets, entraînés dans des polémiques sans fin sur l’identité, le voile, la langue française et le travail des femmes, les partis d’opposition vont devoir combattre sur deux fronts au risque de perdre de leur sang-froid et de leur vigilance. Ce qui ne manquera pas de favoriser une reprise en main musclée de la Tunisie.

Akram Belkaïd (Le quotidien d'Oran)

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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