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Manifestation contre l'armée au Caire le 20 janvier 2012. Reuters/Mohamed Abd El Ghany
Manifestation contre l'armée au Caire le 20 janvier 2012. Reuters/Mohamed Abd El Ghany

Egypte: les blessés de la révolution ont toujours mal

Un an après le début de la révolution égyptienne, des milliers de blessés lors de manifestations continuent de payer au prix fort les violences de l’armée.

En manifestant, ces Egyptiens ont perdu la vue, leur mobilité, parfois leur travail. Les associations qui leur viennent en aide dénoncent l’inaction du gouvernement égyptien. Il y a un an, le 28 janvier, alors qu’il manifestait pacifiquement près de la place Tahrir au Caire, Muhamed Abdelazim Abdelkawy est touché par une quarantaine de balles en caoutchouc qui se logent dans ses jambes et dans l’abdomen. Une grande cicatrice déforme son visage et une multitude de débris de projectiles parsème son corps. Il boite et est incapable de rester debout plus de trois heures d’affilée. Cet ancien ouvrier ne peut plus travailler depuis un an et ne perçoit aucun revenu. C’est grâce à l’ONG Takreem («Honneur aux familles des victimes») qu’il peut se soigner et faire vivre sa famille.

«Le gouvernement avait promis aux blessés de leur trouver un travail et de leur donner une indemnité mensuelle, mais rien n’a été fait», explique-t-il d’un air désabusé.

Une dizaine d’associations cairotes viennent en aide aux blessés et aux familles de «martyrs» de la révolution.

«Nous devons bien ça à nos blessés. Ils on payé de leur sang. Si charité il y a, ce sont eux qui l’ont faite», explique Shahira Mehrez, la fondatrice de Takreem.

Le plus souvent, ces associations délivrent des soins médicaux, ou leur allouent des indemnités mensuelles. «Un fonds de 13 millions d’euros a bien été créé par l’Etat pour les victimes. Mais une infime partie d’entre eux en ont bénéficié». Selon les associations, moins de la moitié des quelques 1600 familles de martyrs et environ un quart des 12.000 blessés de la révolution ont profité de l’aide.

Réintégrer la vie professionnelle

«Ils ont refusé de prendre en charge des manifestants blessés, en les assimilant à des voyous. C’était facile, car ces personnes étaient pauvres, parfois illettrées. Par ailleurs, de nombreux certificats médicaux ont été bâclés et n’apportaient pas les preuves suffisantes pour avoir accès au fonds», regrette Shahira Mehrez.

Les associations estiment que les autorités ont établi de fausses listes de personnes reconnues «victimes de la révolution». Ces oubliés de la place Tahrir, en grande majorité issus de milieux très modestes, n’ont eu d’autre choix que de se tourner vers la générosité de la société civile.

Dans les locaux de l’association du docteur Mohammed Sharaf, professeur d’université et militant, se croisent tous les jours des dizaines de destins tragiques. Perte de la vue, de l’usage des jambes ou des bras… Les blessés peuvent bénéficier ici d’un suivi médical et d’une assistance financière pour réaliser leur projet professionnel.

Reda Abdel-latif, la trentaine, a les traits tirés. Son fils Hassan, 15 ans, a été blessé lors de manifestations sur la place Tahrir le 28 janvier 2011. Bilan: de multiples fractures aux jambes, cinq opérations et un gouffre financier. L’association aide la famille d’Hassan à monter un commerce de tuk tuks (tricycles à moteurs). C’est l’un des «micro-projets» financés par le docteur Sharaf, pour permettre à la famille de payer les soins du blessé.

Les promesses non tenues de l'armée

«De nombreuses victimes, devenues handicapées ou amoindries, ont perdu leur emploi après la révolution et se retrouvent aujourd’hui au ban de la société. Leur réintégration dans la vie active est ma priorité », affirme le docteur Mohamed Sharaf.

Son amie Shahira Mehrez confirme:

«Les hommes veulent travailler, ils ne veulent surtout pas vivre de la "mendicité". Passer du statut de héros à celui de mendiant leur est insoutenable».

Pour la plupart de ces associations, il est hors de question de coopérer avec le Conseil suprême des forces armées, qui assure aujourd’hui la transition du pouvoir. «Cela serait ressenti comme une humiliation pour les blessés et les familles des martyrs» observe le docteur Sharaf. Certaines ONG, comme Masreyoun Madenioun, ont essayé de travailler main dans la main avec l’armée. Mais sans succès. 

«Nous n’étions qu’une couverture pour le Conseil. Il se servait de nous pour que les blessés, qui ne leur font pas confiance, se tiennent tranquilles et ne manifestent pas», assure la présidente, Iman Khodary.

Bien que cette coopération lui ait permis d’obtenir des facilités administratives lors de la mise en place de projets, de nombreuses promesses n’ont jamais été tenues. «Près de 1500 personnes ont été blessées aux yeux. Le CSAF leur avait annoncé un fonds spécial, qui est finalement resté lettre morte». Un an après le début de la révolution, les violences perpétrées par l’armée et les forces de sécurité n’ont pas cessées. Shahira Mehrez pensait que son association cesserait son activité quelques semaines après la chute de Moubarak. Elle sait aujourd’hui que son action restera nécessaire pendant de longs mois.

Marion Lippmann et Brice Lambert

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