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Nicolas Sarkozy à Kigali, le 25 février 2010 au mémorial du génocide rwandais. REUTERS/Philippe Wojazer
Nicolas Sarkozy à Kigali, le 25 février 2010 au mémorial du génocide rwandais. REUTERS/Philippe Wojazer

France: à quand une loi sur le génocide rwandais

Qu’attendent les autorités françaises pour punir celles et ceux qui n’ont jamais cessé de nier ou de minimiser le génocide rwandais?

Mise à jour du 31 mars 2012: La justice française a donné pour la première fois un avis favorable à une extradition vers le Rwanda pour participation présumée au génocide de 1994, dans un arrêt de la cour d'appel de Rouen (nord-ouest) dont les autorités de Kigali se sont félicitées le 30 mars.

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Le Sénat français vient donc d’adopter la proposition de loi (déjà votée le 22 décembre par l’Assemblée nationale) qui punit de 45.000 euros d’amende et d’un an de prison toute personne qui aura nié ou «minimisé de manière outrancière» un «génocide reconnu par la loi».

Pour mémoire, ce texte concerne directement le génocide arménien (reconnu par la loi française) tandis que la négation du génocide des Juifs est déjà réprimée par la loi Gayssot. On le sait, ce vote a déclenché de nombreuses protestations et il est certain que les relations franco-turques vont être durement affectées notamment sur le plan économique (Ankara admet des massacres d’Arméniens mais réfute le terme «génocide». Il ne s’agit pas ici de revenir sur cette question étant entendu que le parfum électoraliste de cette initiative n’a échappé à personne.

Respecter la mémoire des victimes et de leurs descendants

Admettons donc que les députés et sénateurs français ont le droit de disputer aux historiens le monopole de l’écriture de l’Histoire. Reconnaissons aussi qu’il est important de respecter la mémoire des victimes et de leurs descendants. Dès lors, on est d’ores et déjà en droit de poser la question suivante: qu’attendent les autorités françaises pour punir celles et ceux qui n’ont jamais cessé de nier ou de minimiser le génocide rwandais?

Qu’attendent les parlementaires français pour s’emparer de ce dossier et voter une loi comparable à celle qui concerne les victimes de la Shoah ou celle du génocide —puisque tel est désormais le terme consacré— des Arméniens? Va-t-on nous dire que ce n’est pas le moment? Va-t-on nous expliquer que ce n’est pas la même chose? Pourtant, de manière régulière, on peut lire ou entendre des dénégations à propos de ce qui s’est passé au Rwanda. Et, là aussi on fait violence à la mémoire des victimes et de leurs familles.

Et dans ce domaine, la France, comme la Belgique et, à un degré moindre les Etats-Unis, sont les pays où nombreux sont celles et ceux qui contestent l’existence d’un génocide ayant fait pour principales victimes des hommes et des femmes appartenant à la minorité tutsie.

On connaît d’ailleurs les différentes manières pour minimiser ou jeter le doute sur ces tueries. Outre la négation pure et simple —laquelle s’exprime de manière régulière dans des pseudos colloques—, il arrive souvent que la faute du génocide soit rejetée sur les Tutsis jugés coupables de l’avoir… déclenché. Ce fut notamment le cœur d’une thèse attribuant aux forces du Front populaire rwandais (FPR) —alors dirigé par l’actuel président Paul Kagame— l’attentat en 1994 contre l’avion du président Habyarimana, événement qui a été le déclencheur des massacres contre les Tutsis.

Implication des forces armées et de la diplomatie françaises

Or, un récent rapport commandé par les juges français antiterroristes Marc Trévidic et Nathalie Poux vient de démontrer que les roquettes qui ont abattu l’avion ne pouvaient venir des bases du FPR et que, bien au contraire, elles auraient été tirées à proximité ou à l’intérieur d’un camp des Forces armées rwandaises (FAR). Une conclusion qui infirme les conclusions de l’enquête du juge Jean-Louis Bruguière qui, en 2006, avait mis en cause le FPR de Kagame. Rappelons aussi qu’une autre forme de négationnisme consiste à entretenir la confusion entre le génocide des Tutsis et les violences, sans commune mesure, subies par la suite par les populations hutues après la prise de pouvoir par le FPR. 

Mise en cause par de nombreux rwandais pour son rôle, ne serait-ce qu’indirect, dans le génocide, la France s’honorerait donc à légiférer au plus vite pour punir un révisionnisme pugnace qui n’est pas le fait uniquement des Hutus résidents en Europe mais aussi d’une partie de la Françafrique jadis proche du régime de Juvénal Habyarimana.

Mais la France le veut-elle? Le peut-elle? Dans un contexte où le degré d’implication des forces armées et de la diplomatie françaises continue de faire l’objet de débats et d’investigation, il est évident que reconnaître juridiquement le génocide rwandais et criminaliser sa négation pourrait en gêner plus d’un, journalistes compris. Cela sans oublier que le vote des Français d’origine rwandaise ne pèse guère dans les manœuvres politiciennes qui caractérisent cette année électorale…

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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