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Plage de Charm el Cheikh le 24 juillet 2005. Reuters/ Nir Elias
Plage de Charm el Cheikh le 24 juillet 2005. Reuters/ Nir Elias

Les touristes: ça s'en va et ça ne revient pas

Les Égyptiens fêtent le premier anniversaire de la révolution, sans touristes.

Le 25 janvier approche et les Egyptiens s’apprêtent à fêter l’anniversaire du début de l’insurrection populaire contre le régime du raïs déchu Hosni Moubarak. Festivités de façade, diront certains, car «l’armée et l’ancien régime sont une seule main». Certains en sont convaincus et appellent à une deuxième révolution le 25 janvier prochain. En témoigne une vidéo vue par des milliers de personnes et qui raconte comment la démission annoncée d’Hosni Moubarak a ouvert une fausse transition politique dictée par le Conseil suprême des forces armées. Le régime est toujours en place. Ahmed, un jeune Egyptien qui vit entre le Caire et le delta du Nil nous le confirme. Dès les premières heures de la révolution, lui et ses amis ont battus le pavé, enfin plutôt la caillasse de la place Tahrir pour dire «dégage» au pharaon égyptien. 18 jours de bras de fer avec le régime avant la démission du raïs le 11 février dernier.

Des millions d'Egyptiens au chômage technique

Ahmed travaille pour une agence de tourisme. Un secteur qui rime aujourd’hui avec galère. Depuis mars dernier, la branche marche au ralenti, à l’instar de toute l’économie égyptienne, qui frôle le défaut de paiement. Ahmed s’accroche pourtant à son travail, à son rôle d’accompagnateur. Après des études de langue française à l'université d'al Azhar au Caire, Ahmed s'orienta vers le tourisme. Un secteur porteur il y a un an. Aujourd'hui, le climat est morose pour les professionnels. File de bateaux à quai, des calèches vides qui font désespérément le tour d’Assouan pour ne pas rater les quelques touristes qui ont osé regagner les rives du Nil.

«Côté mer rouge, c’est également une catastrophe. Les touristes ont déserté les plages d’Ourgada et de Charm el Cheikh. Depuis le mois de mars, on a 4 ou 5 clients par semaine. C’est rien», confie Ahmed, agacé et fatigué.

Comme Ahmed, ce sont des millions d’Egyptiens qui vivent de la manne touristique. Une ressource qui s’est tarie depuis mars dernier. Les conséquences ne se font pas attendre: les agences de tourismes ferment, les marchands n’écoulent pas leurs stocks de souvenirs et d’épices, le personnel des hôtels et des restaurants se retrouvent au chômage technique. Les vendeurs du souk d'Assouan attendent leurs quelques clients de la journée, en espérant que la prochaine saison débute sous de meilleurs auspices.

«Le nombre d’Egyptiens qui vivent du tourisme est minimisé. Je pense que nous sommes 25 millions à tirer profit du tourisme de manière directe ou indirecte», tient à rectifier Ahmed.

Il pense surtout à toutes ces familles, dont un membre travaille dans le secteur touristique. Le ministre du Tourisme Mounir Fakhry Abdel Nour a de son côté annoncé une baisse des revenus du tourisme de près de 30% en 2011. Les revenus de ce secteur capital de l'économie égyptienne se sont élevés à 8,8 milliards de dollars en 2011, contre 12,5 milliards en 2010, a-t-il déclaré.

Le poids des images

Ahmed n’a pas attendu la déclaration du ministre pour ressentir cette baisse, qu’il impute principalement aux images, celles de l’Egypte de la Place Tahrir à feu et à sang, il y a encore quelque semaine. L’image de cette jeune égyptienne au soutien-gorge bleu tabassée et traînée sur plusieurs mètres par des soldats marque encore les esprits. «Les télévisions d’Etat et les chaînes internationales ne nous aident pas, car les images restent et hante le secteur. A court terme, nos promotions ne peuvent rien contre les images offertes par l’actualité égyptienne», affirme Ahmed.

«Ca fait presque un an que je ne travaille pas. En décembre 2010, le département dans lequel je travaille, recevait environ 100 touristes par semaine. Depuis plusieurs mois, nous en avons 5 ou 6», affirme Ahmed.

Il rend donc visite à sa famille à Tanta, une ville dans le delta du Nil. Il y trouve soutien et réconfort. Depuis plusieurs mois, sa famille l’aide financièrement, en attendant que les touristes reviennent. Inch Allah, répète Ahmed lors de notre discussion.
A bien des égards, le tourisme égyptien ne s’est pas encore relevé depuis le 25 janvier 2011, date à laquelle les Egyptiens sont descendus dans la rue pour réclamer la chute du système. Contrairement à la Tunisie et au Maroc, l’Egypte n’a pas cessé d’être le théâtre d’affrontements violents entre les manifestants et le régime militaire. Depuis plus de 10 mois, la révolution est en marche.

La révolution continue

L’Egypte, en pleine ébullition. Il suffit de quelques heures pour que la rue s’emballe, s’arme et défie les soldats prêts à tirer sans sommation.
Sauf que bien souvent la tension se cristallise au Caire et dans certaines villes comme Alexandrie, Assiout ou Suez. Le point de fixation se limite souvent à une rue, la rue Mohammed Mahmoud, la rue Qasr El- Aini, la place Tahrir, Abbassia…

«Je répète à mes clients que les sites sont très loin du Caire et de la place Tahrir. Ce qui se passe en Egypte concerne seulement le gouvernement et les Egyptiens. Les touristes ne doivent pas se sentir concernés» confie Ahmed à SlateAfrique.

Persuadés que les touristes souhaitent avant tout passer un agréable moment, il voit également d’un mauvais œil les déclarations tonitruantes des salafistes sur la non-conformité des plages avec l’islam. Bikini, mixité et alcool seraient à prohiber, si l’on en croit les dernières déclarations.
Pour ce jeune Egyptien, ce ne sont pas tant ces déclarations que le sentiment d’insécurité qui influe sur la courbe de la fréquentation touristique. Ahmed craint que l’étincelle reprenne le 25 janvier prochain car la révolution reste effectivement à faire. Ahmed se trouve face à choix cornélien, l’intérêt de l’Egypte ou le sien. Soit il décide de participer aux  manifestations car la démission d’Hosni Moubarak n’a pas mis fin au régime. Soit il décide de les boycotter car un nouvel embrasement de l’Egypte serait synonyme d’annulation de réservation.

«S'il se passe quelque chose le 25 janvier prochain, les clients vont annuler leur réservation et moi, j’abandonne la profession», conclut Ahmed.

Nadéra Bouazza

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Nadéra Bouazza. Journaliste à Slate Afrique

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