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Un Touareg du Niger le 4 juillet 2005. Reuters
Un Touareg du Niger le 4 juillet 2005. Reuters

Sahel: le trafic d'armes se porte bien, merci

Une arme est un salaire et de nombreux intermédiaires se sont greffés au marché.

Avec ses 5 millions de kilomètres carrés pour une population de 2 millions de personnes, le Sahara, déjà déserté par les Etats, devient un marché géant de vente et d'achat d'armes depuis la dispersion des arsenaux libyens.

Combien? Une, deux ou 20? Car tout dépend de la quantité. Pour acheter une arme, une Kalachnikov ou un pistolet automatique, c'est faisable un peu partout, à Tamanrasset au Sud de l'Algérie, à Gao et Tombouctou au Mali, à Agadèz au Niger. Pour de plus grandes quantités, c'est différent. Depuis quelques temps, de nouveaux centres d'approvisionnement sont apparus grâce à la désertion des Etats dans le Sahara et l'arrivée de stocks libyens sur le marché. L'annonce solennelle du Conseil national de Transition (CNT) ordonnant la restitution des arsenaux avant la fin de l’année 2011 n'a pas eu de prise sur les ex-rebelles. 

Ainsi Groro, El Khalil ou Okawan sont devenus des noms connus dans le Sahara pour être des plaques tournantes du trafic d'armes. Juste pour l'année 2011, l'armée algérienne a arrêté 214 personnes accusés de contrebande d'armes dans le sud et l'est de sa frontière. Elle a également démonté 10 gangs spécialisés dans la trafic d'armes et d'explosifs. Au cours de ces opérations, elle a saisi 1 500 armes et des quantités équivalentes de munition. En dépit de sa vigilence, le marché n'en reste pas moins en pleine expansion.

Selon les experts, il y a aurait  80 000 Kalachnikovs en circulation dans la région du Sahel, à des prix compris entre 200 euros pour les Kalachs sans licence (contrefaçons) et 300 pour le Kalach russe «à une étoile» (gravée dessus). Mais tant que cela restait au Klach, l'arme la plus répandue dans le monde avec ses 100 millions d'exemplaires en circulation. Selon l'ONG Oxfam,  640 millions d'armes légères sont disséminées à travers le monde, dont 100 millions en Afrique. Mais maintenant, ce sont de véritables arsenaux qui sont en vente. Un bon triple A (AAA) pour le marché des armes, en plein boom.

Le Mali tire son arme du jeu

Okawan, à près de 100 kilomètres au Nord ouest de Gao, dans les plaines désertiques du Mali. Cette bourgade est devenue depuis la chute du régime libyen un nouveau centre de commerces d'armes. On y parle une dizaine de langues, du Haoussa au Swahili en passant par l'Arabe, le Peul ou le Tamashaq. Ce territoire non contrôlé par l'armée malienne qui établit des check-points uniquement sur les pistes qui mènent vers l'Azawad au Nord, est devenue l'un des nouveaux centres d'approvisionnement en armes, lourdes et légères.

En dehors de ce marché plus ou moins connu et identifié, la présence active de contrebandiers, des groupes d'AQMI (Al Qaïda au Maghreb Islamique), rebelles touaregs ou réfugiés libyens a relancé la course aux armes. Dans des marchés moins connus et plus secrets, comme du côté de Bouressa, à la frontière entre l'Algérie et le Mali, quelque part dans la montagne, où des grottes aménagées servent à entreposer les stocks d'armes. Ils vous proposent en dehors des armes atomiques à peu près tout ce que l'industrie mondiale de l'armement fabrique. L'accès n'y est bien sûr pas facile. Un mot de passe, qui change tous les mois, est exigé pour décourager les agents du renseignements qui pullulent dans la région.

Dans ces cavernes d'Ali Baba, on trouve bien sûr des pistolets automatiques Beretta italiens (très prisés en raison de la grande disponibilité en munitions), le Kalach russe à une étoile, la version Norinco (Kalach de la North Industy Corporation, la plus grosse compagnie d'armement chinoise), des pistolets mitrailleurs Uzi et Galil israéliens, des pistolets à chargement automatique, des fusils semi-automatiques à barillet (type Street Sweeper Striker) mais aussi des mitrailleuses lourdes, mortiers, grenades à main, lance-grenades, canons aériens et antichars (RPG 7), missiles MILAN livrés par la France à Kaddhafi et pour les plus branchés, «les tueurs soviétiques», ainsi dénommés le Strela-2 et le SA-7 Grail, des lance-roquettes très légers et transportables qui peuvent atteindre des appareils volants à 1500 mètres. La crise? Quelle crise?

Les soldes d'hiver

Il y a encore une année, la majorité des armes de la région venait de la Somalie, du Soudan et de l'Egypte par le Tchad (pour l'Est) ou d'Afrique Occidentale (pour l'Ouest), là où les fins de guerre (Libéria, Sierra Léone ou Côte d'Ivoire) ont approvisionné le Sahel après le désarmement des combattants. Pour la Somalie «désétatisée», avec ses 20 millions de fusils (plus de deux armes par habitant), elle approvisionnait les marchés latéraux sahariens à partir du Moyen-Orient (la région qui importe le plus d'armes légales au monde) par le Yémen principalement mais aussi Israël.

En 2011, c'est la Libye qui est venue renforcer le marché, avec ses stocks dispersés un peu partout, prenant le passage de Erg Merzoug à la frontière entre la Libye et le Niger pour inonder le marché. C'est un couloir moins risqué que les frontières algériennes où plusieurs convois ont été interceptés ces derniers mois. Les dernières attaques de la rébellion touarègue qui viennent de reprendre avec les assauts du 18 janvier dernier contre Ménaka, située près de la frontière nigérienne et deux villes maliennes, sont les premières actions armées depuis l'accord de 2009 ayant mis fin à la rébellion.

En parallèle, la mise en place en 2010 d’un Comité des états-majors opérationnels conjoints (Cemoc) entre les armées d’Algérie, du Mali, de Mauritanie et du Niger (la Guinée vient de demander à adhérer au comité) n'avait pas prévu ce déchaînement et s'est recentré sur la nouvelle menace, et selon le quotidien El Khabar «sont déjà parvenus à établir une liste de 23 grands trafiquants d'armes» recherchés dont les Algériens Yahia Djouadi et Abdelhamid Abou Zeid (Mohamed Ghdir de son vrai nom), le Mauritanien Ould Houni Abdallah et le Nigérien Djomani Reggane.

Mais dans ce vaste Sahara où 2 millions de personnes vivent ou nomadisent, 50% de la population vit avec moins d'un dollar par jour. Une arme est un salaire et de nombreux intermédiaires se sont greffés au marché, prenant de petites marges tout en contribuant à accélérer la circulation des stocks. L'une des conséquences, à Marseille, porte d'entrée africaine, on peut maintenant acheter un Kalach à 700 euros, là où il en coûtait plus de 1000 l'année dernière. Mais que fait l'Organisation mondiale du commerce?

Chawki Amari

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Chawki Amari

Journaliste et écrivain algérien, chroniqueur du quotidien El Watan. Il a publié de nombreux ouvrages, notamment Nationale 1.

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