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Kolo Touré, le 6 décembre 2011. REUTERS/Phil Noble
Kolo Touré, le 6 décembre 2011. REUTERS/Phil Noble

Les joueurs africains sont-ils discriminés par leurs clubs européens?

Les clubs européens ne font pas toujours dans la délicatesse quand il s'agit de leurs joueurs africains. Mais quoi qu'en pensent certains dirigeants et entraîneurs en Europe, la CAN est là et bien là. Il faudra faire avec.

La Coupe d'Afrique des Nations 2012 (CAN) débute et traîne avec elle son cortège de mécontents. Notamment du côté des clubs européens, pas franchement ravis de laisser filer leurs meilleurs joueurs pour plus d'un mois.

Tour à tour, Manchester City, Newcastle ou l'Olympique de Marseille  sont montés au créneau, déplorant les absences de nombreux éléments clés. De Kolo à Yaya Touré (Côte d'Ivoire) en passant par Demba Ba (Sénégal) via André Ayew  (Ghana) et Charles Kaboré (Burkina Faso), les meilleurs joueurs du continent seront présents en Afrique. Et absents en Europe, donc.

Certains, à l'image de Didier Deschamps, l'entraîneur marseillais, râlent mais prennent ces départs avec philosophie. Et même un certain humour:

«Je leur ai dit de se faire éliminer très rapidement. S’ils se font virer après la phase de poules, ce sera très bien.»

Un éternel débat

D'autres se montrent moins compréhensif. Car, c'est bien connu, la querelle entre clubs européens et sélections africaines ne date pas d'hier. Comme le souligne Robert Nouzaret, menaces, chantages et autres mensonges sont monnaie courante.

«Je les ai connues en Côte d'Ivoire, en Guinée et en République démocratique du Congo  où j'ai été sélectionneur. Quand ce n'est pas l'agent, c'est le club qui profite de la naïveté des joueurs en leur disant: "Tu vas te blesser... Les terrains sont mauvais... Tu vas perdre ta place...". Que des critères qu’ils n’utilisent pas pour un joueur européen qui va jouer l’Euro ou va jouer un match amical avec son équipe nationale.»

Même son de cloche pour Kolo Touré, passé du statut de capitaine de Manchester City à celui de remplaçant après six mois de suspension. Interrogé par So Foot, l'international ivoirien jète un pavé dans la mare:

«Je connais mes qualités, je n’ai rien à prouver ici. Je suis dans le milieu, j’entends des gens parler et je sens que cela va être de plus en plus difficile pour nous, les Africains. Disputer une CAN, c’est catastrophique. Aujourd’hui, des coaches ne veulent pas engager des joueurs à cause de ça. Je suis persuadé que si je ne joue pas, ce n’est pas pour des raisons footballistiques. Si cela ne concernait que le ballon, je jouerais tous les jours. Je suis victime de ça et il faut le dire. Quand j’étais en Angola, le club a loué un avion pour que je puisse être là plus vite pour le match contre United. Je n’ai pas pu arriver à temps et on a perdu. Je crois que le club n’a pas digéré ça et que je le paie maintenant. Les joueurs africains sont victimes de discrimination... »

Un point de vue partagé par Nouzaret, qui, à 67 ans, a entraîné des clubs et des sélections à travers tout le continent (MC Alger, Côte d'Ivoire, Guinée, République Démocratique du Congo...).

«Il y a un décalage entre le traitement des internationaux africains et européens. Quand un Français ou un Espagnol part en sélection, on le cajole, on est content pour lui et on va le chercher dans un avion privé. Un Camerounais ou un Ivoirien, on lui dit qu'il va revenir fatigué, qu'il va se blesser. C'est un manque de respect. On invente des problèmes qui n'existent plus. Entre la Côte d'Ivoire de 1998 et la Côte d'Ivoire de 2006, c'est le jour et la nuit. Les fédérations africaines se sont professionnalisées. Prenez le Sénégal: il y a deux ans, personne ne voulait jouer. Ils en ont pris conscience et se sont modernisés. Regardez où ils en sont aujourd'hui...»

C'est un fait: il y a des dates et un règlement FIFA à respecter. Les joueurs convoqués doivent se présenter. Et ceux qui sont sur le flanc doivent venir faire constater leur blessure par le médecin de la sélection. Que l'on s'appelle Ribéry, Niang ou bien Chamakh. Or, bien souvent, ce n'est pas le cas, souffle encore Nouzaret.

«Prenez le cas de Youssouf Mulumbu. A 24 ans, il a pris sa retraite internationale. Mais c'est à cause de West Bromwich Albion! Il voulait venir, lui, en sélection. Mais son agent puis son club inventaient des excuses ou des blessures...»

La CAN se modernise

Alors que faire? Les fédérations africaines se mettent peu à peu au diapason des grands clubs européens: le staff médical et technique des sélections est étoffé, les installations sont modernes... L'Afrique se met à l'Européen.

Le fameux folklore africain a disparu au profit de la modernité pour des joueurs qui évoluent à Chelsea, Arsenal, Manchester City, l'OM ou au PSG et qui sont entraînés dans des complexes ultra-modernes par les meilleurs coaches du monde. Arrivés en sélection, les internationaux africains peuvent, dans leur majorité, profiter de structures adaptées.

Mieux, la Confédération Africaine de football (CAF) a cédé devant les pressions venues d'Europe en déplaçant la CAN aux années impaires. A compter de 2013, la Coupe d'Afrique des Nations ne chevauchera plus la Coupe du monde et évitera aux formations européennes, qui payent les joueurs africains, de se retrouver au moment de la reprise avec des éléments épuisés par une interminable saison.

Reste que cette CAN hivernale a un effet indéniable sur la carrière d'un international africain. Au lieu de le mettre sur le devant de la scène, elle retarde bien souvent leur transfert. Ainsi, cette année, le Sénégalais Issiar Dia (Fenerbahçe) ou le Marocain Marouane Chamakh (Arsenal), pourtant cantonnés au banc de touche en club, pâtissent de leur participation à la compétition reine du football africain, comme le souligne Thierno Seydi, l'agent de Didier Drogba.

«Je ne vois pas une équipe transférer un joueur susceptible d’aller disputer la CAN dans quelques semaines et qui pourrait être absent de janvier à février.»

Le club avant la sélection

 Certains ont pourtant tranché. Ainsi, le Guinéen Kevin Constant ne jouera pas avec le Syli, histoire de finaliser son transfert. Avant lui, le Malien Samba Diakité avait menacé de faire de même si les négociations entre Nancy et Lyon n’accéléraient pas.

C'est sans doute là que réside la réponse. Car les clubs restent les employeurs principaux des footballeurs, africains ou non. Ils sont les payeurs, donc les décideurs. Le romantisme et le prestige des sélections nationales a disparu: le Ghanéen Kevin Prince Boateng n'a-t-il pas, à 24 ans, claqué la porte des Black Stars, histoire de se concentrer sur l'AC Milan?

Nicholas Mc Anally

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Nicholas Mc Anally

Nicholas Mc Anally. Journaliste spécialiste du football africain. Il a collaboré à Afrik-Foot.

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