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A Alger le 19 janvier 1992. AFP/ANDRE DURAND ABDELHAK SENNA
A Alger le 19 janvier 1992. AFP/ANDRE DURAND ABDELHAK SENNA

Et si Alger prenait le chemin de Tunis

Vaincus sur le plan militaire mais toujours présents dans la société algérienne, les islamistes du FIS se disent que la bonne fortune de Ghanouchi va certainement leur profiter…

A vingt années de distance, c’est un bien curieux chassé-croisé auxquels se livrent les islamistes algériens et tunisiens. Petit retour en arrière pour bien comprendre l’évolution de la situation des uns et des autres. Nous sommes en janvier 1992, le Front islamique du salut (FIS, aujourd’hui dissout) vient de remporter le premier tour de ce que le pouvoir algérien du moment présente comme les premières élections pluralistes «propres et honnêtes» depuis l’indépendance. Pour quelques jours encore, la formation religieuse est au centre du jeu politique algérien même si un bruit de chenilles annonce le coup d’Etat qui annulera le scrutin et précipitera la chute du FIS.

Quand Ghanouchi célébrait la victoire du FIS…

Mais, en ce début du mois de janvier, l’heure est encore à l’autocongratulation et aux félicitations en provenance du monde musulman, Yasser Arafat compris. La victoire du FIS algérien est ainsi célébrée comme une bonne nouvelle par les islamistes tunisiens en proie à une féroce répression de la part du régime de Ben Ali. De son exil londonien, Rached Ghanouchi, le leader d’Ennahda (à l’époque interdit) considère que cette victoire électorale est «un jour de fête pour l’islam» et espère que le parti religieux va «réaliser les grands espoirs du peuple algérien et de la nation musulmane». A l’époque, Ghanouchi est officiellement accusé par les autorités tunisiennes d’avoir fomenté un complot pour l’assassinat de Zine el Abidine Ben Ali.

Dès lors, la victoire du FIS lui permet de fustiger le régime tunisien qui l’a forcé à fuir son pays.

«Les élections algériennes ont constitué une révolution pacifique, concrétisant l’exercice par le peuple de sa volonté à travers les urnes. Au contraire du FLN et du président Chadli Bendjedid (le président algérien de l’époque, ndlr) qui ont accepté de composer avec l’évolution et le vent du changement, le parti destourien (le RCD de Ben Ali, ndlr) n’a pas eu le courage d’admettre l’évidence de s’engager dans l’Histoire et d’accepter la libre concurrence et l’alternance au pouvoir».

… et quand sa victoire redonne espoir aux islamistes algériens

Des propos qui résonnent étrangement aujourd’hui et qui rappellent ceux que le leader islamiste tunisien a prononcé au lendemain de la victoire de son propre parti aux élections d’octobre 2011 pour l’Assemblée constituante tunisienne. Durant sa longue traversée du désert, Ghanouchi a-t-il pensé un jour que viendrait pour lui le temps de gagner des élections législatives et que ce succès électoral redonnerait de l’allant aux islamistes algériens qu’ils soient ou non adoubés par le pouvoir algérien? C’est ainsi que la perspective d’élections législatives au printemps 2012 a poussé le parti islamiste du Mouvement de la société pour la paix (MSP, ex-Hamas) à quitter l’alliance présidentielle qu’il constituait avec deux autres partis, le FLN et le RND, pour voler de ses propres ailes. Cette prise d’autonomie des «islamistes du pouvoir», tels qu’on les désigne souvent en Algérie, fait beaucoup jaser. En effet, nombre d’Algériens se demandent s’il ne s’agit pas d’un signe annonciateur de la décision du pouvoir réel algérien de s’appuyer désormais sur l’islamisme afin de prévenir toute contestation populaire.

Espoirs engendrés par la victoire d’Ennahda en Tunisie

Dans le même temps, le courant représentant l’ex-FIS (toujours interdit) est aux aguets et cherche lui aussi à se placer. Installé à Doha au Qatar, Abassi Madani, l’un des fondateurs du Front, reçoit et consulte beaucoup tandis que l’un de ses fils est partie prenante d’une nouvelle chaîne de télévision émettant depuis Londres. De même, l’activisme d’un ancien du FIS, le docteur Mourad Dhina, arrêté en début de semaine à l’aéroport de Paris-Orly à la demande des autorités algériennes (il s’était rendu de Genève à Paris pour assister à une séance du Conseil exécutif de Rachad, un mouvement d’opposition algérien dont il est l’un des membres fondateurs), est-il à mettre en lien avec les espoirs engendrés par la victoire d’Ennahda en Tunisie. 

«La victoire du parti de Ghanouchi démontre aux militants du FIS que rien n’est jamais perdu. Vingt ans après, et dans la foulée d’un printemps arabe qui donne un peu partout le pouvoir aux islamistes, la tendance qui ne s’est jamais reconnue dans un MSP accusé d’être entre les mains du pouvoir algérien, se dit que c’est peut-être le moment de reconquérir l’espace politique», juge un ancien responsable du FIS aujourd’hui reconverti dans les affaires.

La fureur de Ben Ali en 1992

Revenons à janvier 1992. A Tunis, les déclarations de Ghanouchi citées en début d’article sont alors reprises par de nombreuses agences de presse internationales et mettent Ben Ali en fureur. Le président tunisien est déjà très remonté contre les diplomates tunisiens en poste à Alger, qui n’ont eu de cesse de le rassurer à propos du résultat du scrutin algérien.

«Ben Ali a cru aux promesses du régime algérien qui lui a assuré que le FIS n’aurait qu’un tiers des suffrages. Le matin du 27 décembre, quand il a appris que la victoire des islamistes algériens était écrasante, il est entré dans une colère noire», se souvient un acteur de l’époque.

Celui qui a déposé Bourguiba et qui est en lutte ouverte avec Ennahda depuis 1989 craint en effet que l’Algérie ne bascule dans l’islamisme et qu’elle ne permette à Ghanouchi de revenir s’installer à Alger (les dirigeants algériens l’ont toléré durant un temps avant de lui signifier qu’il était devenu persona non grata). Pour Ben Ali, c’est sûr. Avec le FIS au pouvoir et Ghanouchi en exil en Algérie, c’est son régime qui fera l’objet de tentatives permanentes de déstabilisation.

Du coup, début janvier 1992, c’est la propagande du régime qui se met en branle. Une «source officielle tunisienne» adresse donc une longue mise au point à l’Agence France Presse (AFP). Pour elle, la comparaison entre les situations algérienne et tunisienne «n’a pas lieu d’être, les données objectives et les réalités politiques, sociales et économiques propres à chacun des deux pays voisins étant tout à fait différentes». Et cette source officielle, d’accuser Ghannouchi et «sa bande de terroristes», d’avoir «toujours cherché à manipuler et à duper l’opinion occidentale sans cesser de comploter contre le régime républicain (tunisien) et d’œuvrer à saper le processus démocratique instauré en Tunisie

La suite du propos sera répété à l’envi au cours des deux décennies qui vont suivre et constitueront les incontournables éléments de langage propres à la dialectique benalienne: «Contre le modèle de société libre et tolérante, [les islamistes de Ghanouchi] continuent de nourrir le projet d’imposer par la violence un modèle théocratique et totalitaire fondé sur la coercition et l’obscurantisme avec pour corolaire l’abrogation du statut de la femme, reconnu comme l’un des plus progressistes du monde musulman, pour le remplacer par un statut qui la ramenerait au Moyen-âge.» Et de conclure, ce qui ne manque pas de sel a posteriori, que la «Tunisie, vigilante et sereine, a résolument opté pour les droits de l’Homme et pour le progrès, et définitivement tourné le dos à l’aventure et à la barbarie.»

Ben Ali soutient le coup d’Etat contre le FIS

Mais l’offensive de Ben Ali ne s’arrête pas là. Dès que les rumeurs d’un coup d’Etat à Alger commencent à circuler, des émissaires sont envoyés dans la capitale algérienne mais aussi à Paris, ce centre névralgique du jeu politique au Maghreb, pour convaincre les officiels français de soutenir les militaires algériens. Ce faisant, Ben Ali règle ses comptes avec Chadli Bendjedid, le président algérien obligé de démissionner après la tourmente provoquée par la victoire du FIS. En effet, le locataire du palais de Carthage n’a jamais pardonné à son homologue algérien la légalisation du FIS. Pour le comprendre, il faut rappeler qu’en février 1989, lors d’un sommet de l’Union du Maghreb arabe (UMA, Algérie, Libye, Maroc, Mauritanie, Libye) les cinq chefs d’Etats maghrébins s’étaient engagés à ne jamais autoriser la création d’un parti se réclamant de l’islam. Quelques mois plus tard, l’émergence du FIS a ainsi été vécue comme une trahison par Ben Ali.

Mais, en janvier 1992, ce dernier ne fait que soutenir l’interruption du processus électoral algérien. Considérant qu’il ne faut pas donner le moindre signe de faiblesse, il aggrave aussi la répression contre les islamistes tunisiens.

«C’est comme si Ben Ali voulait nous signifier qu’il ne fallait rien espérer de la victoire du FIS» se souvient un ancien militant d’Ennahda qui rappelle que cette répression s’était déjà durcie après l’apparition du FIS sur la scène politique algérienne en 1989. Quelques semaines avant le scrutin algérien, le président tunisien a même envoyé un signal clair à Ennahda en refusant, en octobre 1991, de gracier trois de ses membres condamnés à mort pour avoir attaqué et brûlé un permanence du RCD en février 1991 (à l’époque, cet événement ayant coûté la vie au gardien du local avait déclenché une gigantesque vague d’arrestations dans tout le pays).

Ben Ali, Ghanouchi, les islamistes du FIS… A la fin janvier 1992, le premier semblait être le grand vainqueur tandis que le second se préparait, sans le savoir, à vivre deux décennies d’exil. Vingt ans plus tard, la roue a tourné. Quant aux islamistes du FIS, vaincus sur le plan militaire, mais toujours présents dans la société algérienne, ils se disent que la bonne fortune de Ghanouchi va certainement leur profiter…

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

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