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Au centre-ville de Koudougou by Jycé75 via Wikimedia Commons.
Au centre-ville de Koudougou by Jycé75 via Wikimedia Commons.

Koudougou, la ville burkinabè rebelle

Le Burkina Faso a la réputation d’être un havre de paix. Pourtant, Koudougou est le théâtre de violentes manifestations depuis le 22 février 2011. Une contestation étudiante qui risque de s'étendre à tout le pays.

La révolte en Libye contre le colonel Kadhafi occulte des affrontements qui se déroulent chez l’un de ses anciens amis: Blaise Compaoré. Des escarmouches qui devraient normalement retenir l’attention, tant le Burkina Faso a la réputation d’être un havre de paix.

Les violences interethniques y sont déminées par la parenté à plaisanterie (tradition sociale d'Afrique de l'Ouest), les querelles interreligieuses sont inexistantes, les élections sont régulières depuis vingt ans (après, tout de même, cinq coups d’Etat militaires) et l’environnement politico-social semble idéal pour les multiples ONG qui s’y installent…

C’est pourtant au «Pays des hommes intègres» que se déroulent de violentes manifestations depuis plus de deux semaines. Épicentre de la révolte: la ville de Koudougou, troisième du pays par la taille, à une centaine de kilomètres à l’ouest de la capitale Ouagadougou.

Fin décembre 2010, Justin Zongo, élève de troisième au collège Guesta-Kaboré, est convoqué dans un commissariat, suite à une altercation avec une camarade de classe qui a manifestement le bras long. A deux reprises, il subit des sévices corporels. Il décède le 20 février. Les autorités locales réfutent la bavure policière et parlent d’une crise de méningite. La thèse est homologuée en Conseil des ministres. Koudougou s’enflamme.

Le 22 février 2011, un vaste mouvement de contestation populaire se met en branle pour dénoncer la mort «suspecte» du collégien. Pendant les échauffourées, la police, selon des sources médicales, fait usage de balles réelles. Deux jeunes manifestants sont tués. Une douzaine de véhicules appartenant aux autorités locales sont incendiés. Le gouvernorat de la région du Centre-Ouest est réduit en cendres.

Une longue histoire de rébellion

Ce n’est pas la première fois que la capitale de la province du Bulkiemdé se distingue par son esprit rebelle. Le premier président de la Haute-Volta indépendante, Maurice Yaméogo, était natif de Koudougou. Son fils, Hermann Yaméogo, aujourd’hui président de l’Union nationale pour la démocratie et le développement (UNDD), se présente toujours comme l’un des plus virulents opposants à un Blaise Compaoré qui contribua à débaptiser la nation de son père.

Le 15 octobre 1987, lorsque le président Thomas Sankara est assassiné, c’est au Bataillon d’intervention aéroporté (BIA) de Koudougou que s’organise la résistance autour du capitaine Boukary Kaboré, surnommé le «Lion du Bulkiemdé». La rébellion sera violemment mâtée par le nouveau pouvoir du Front populaire. Le Lion fuira au Ghana.

En 1998, c’est encore un fils de Koudougou qui déstabilise le pouvoir Compaoré. Le journaliste Norbert Zongo harcèle la famille «régnante» –Blaise et son frère François– dans les colonnes de son hebdomadaire L’indépendant. Il est assassiné le 13 décembre 1998. Une Commission d’enquête indépendante désigne comme «suspects sérieux» six membres de la Garde présidentielle. Le pouvoir vacille et ne se maintient qu’au prix de profondes concessions, notamment institutionnelles.

Même lorsqu’il tourne le bouton de sa radio, le président du Faso doit supporter le reggae corrosif de Zongo Seydou –Zêdess–, un autre natif du Bulkiemdé.

Norbert Zongo, Seydou Zongo, Justin Zongo: est-ce pour briser la malédiction que Tertius Zongo est l’actuel Premier ministre de Blaise Compaoré?

Les manifestations se multiplient

Après la mort du jeune Justin Zongo, les émeutes débordent de Koudougou. Des manifestations débutent dans d’autres villes de la province du Bulkiemdé. Un élève trouve la mort dans la commune rurale de Kindi. Le décès d’un autre, à Poa, conduit au lynchage d’un policier. Le commissariat du district est incendié par les jeunes manifestants. A Réo, dans la province du Sanguié, des manifestants séquestrent les forces de l’ordre…

Le gouvernement craint des émeutes pendant le festival de cinéma de Ouagadougou (Fespaco) qui commence le samedi 26 février 2011, soit six jours après le décès de Justin Zongo. Alors que les associations estudiantines lancent des appels à la grève et à la mobilisation, les ministres chargés de l’enseignement leur coupent l’herbe sous le pied. Ils ferment toutes les écoles, collèges, lycées et universités «jusqu’à nouvel ordre». Esquivant un débat qui pourrait s’envenimer, le gouvernement (via un laconique communiqué de son service d’information) limoge Seydou Banworo Sanou, le gouverneur de la région du Centre-ouest, et Alfred Bancé, le directeur régional de la police nationale. Les cinéphiles peuvent profiter du Fespaco, vitrine internationale déterminante du Burkina Faso.

Mais les braises de la révolte couvent sous les festivités cinématographiques. Les lampions du Fespaco éteints, les écoles sont rouvertes et la mobilisation reprend. Le 7 mars, les commissariats des villes de Yako, Gourcy, Koupéla et Dori –plus éloignées de Koudougou- sont incendiés. Des édifices publics sont saccagés et des barrages érigés. Profitant de la pagaille, une vingtaine de détenus auraient pris la clef des champs. Des manifestations plus calmes se déroulent à Bobo-Dioulasso –deuxième ville du pays-, Gaoua, Tenkodogo, Pô, Léo et Fada N’Gourma. Les principales régions du territoire national sont concernées.

En riant sous cape, les journalistes de la Radio télévision ivoirienne (RTI) diffusent des images des affrontements burkinabè, bien décidés à démontrer que le pouvoir de leur ennemi intime est tout aussi contesté que celui de Laurent Gbagbo.

Les campus, ferment de l'opposition

Le président du Faso, apparemment imperturbable et officiellement concentré sur son rôle dans le panel des chefs d’Etat investis médiateurs dans la crise ivoirienne, craint sans doute la contagion universitaire. En Afrique, les campus sont le ferment de l’opposition politique. Koudougou en compte un, de même que Bobo-Dioulasso. Ouagadougou en abrite deux.

Après les pétards mouillés par la suspension des cours —puis un nouvel arrêt de l'enseignement secondaire depuis le 9 mars—, l’Association nationale des étudiants burkinabè (Aneb) annonce une marche pacifique ce vendredi 10 mars, à Ouagadougou. Chacun tentera d’exploiter la situation à son profit. Qui pour égrener un chapelet de revendications estudiantines dans des universités qui n’ont pas encore toutes clos l’année académique 2009-2010. Qui pour crier «Dégage!» à un régime au pouvoir depuis vingt-quatre ans.

Dans ce climat délétère, Koudougou construit en même temps qu’on incendie. Le 11 décembre 2011, c’est la ville rebelle qui doit abriter les cérémonies de la fête nationale.

Damien Glez

Damien Glez

Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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