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Les funérailles du président Vieira, le 10 mars 2009. REUTERS/ Luc Gnago
Les funérailles du président Vieira, le 10 mars 2009. REUTERS/ Luc Gnago

Guinée-Bissau: le pays de la vendetta politico-militaire

Le 9 janvier, Malam Bacaï Sanha, président de Guinée-Bissau, mourrait à hôpital parisien du Val de Grâce. Sa disparition n’a entraîné aucune trêve dans les rivalités incessantes au sein de la classe politique. Et la plupart des bissau-guinéens sont sans illusions dans un pays habitué depuis des lustres aux coups de force.

Mise à jour du 19 mars: Le premier tour de la présidentielle en Guinée-Bisseau s'est tenu le dimanche 18 mars. Aucun résultats officiels n'a encore été annoncé. Il semblerait que trois favoris se démarquent des neuf candidats à la présidence. Il s'agit de l'ancien Premier ministre de Malam Bacaï Sanha, Carlos Gomez Junior, de Serifo Nhamadjo, l'ex-président Kumba Yala et de l'ex-président par intérim Henrique Rosa. Si un second tour devait avoir lieu, il se déroulerait fin avril.

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Mise à jour du 20 janvier: Raimundo Pereira, le président bissau-guinéen par intérim, a fixé au 18 mars 2012 la date de l'élection présidentielle anticipée. Cette élection fera suite au décès du chef de l'Etat Malam Bacaï Sanha, survenu le 9 janvier.

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Bissau a des airs de ville tranquille. Avec ses vieux bâtiments hérités de la colonie portugaise, la capitale de la Guinée-Bissau ne manque pas de charme. Ici, pas de cohue dans les rues, sauf peut-être sur le grand marché. Pas de petits vendeurs qui vous harcèlent, comme à Dakar. Pas d'embouteillages, comme dans la tentaculaire Conakry. Dans cette ville de 400 000 habitants, même dans les moments de forte tension, la vie ne tarde pas à reprendre son cours, au point que le voyageur qui vient d’arriver aurait du mal à réaliser les drames qui se déroulent en coulisse.

Car derrière cet air bon enfant, la Guinée-Bissau, qui a enterré dimanche 15 décembre le président Malam Bacaï Sanha, est l'un des pays les plus instables d'Afrique de l'ouest.  Les chefs d'Etat y ont rarement quitté le pouvoir autrement que renversés par un putsch, voire assassinés.

A la veille de l'indépendance d'abord, Amilcar Cabral, leader de la résistance anticoloniale du PAIGC (Parti africain pour l’indépendance de la Guinée-Bissau et du Cap-Vert),  a été assassiné, en janvier 1973. Son frère Luis deviendra le premier président de la Guinée-Bissau indépendante en septembre 1974. Mais il sera débarqué en 1980, lors d'un coup d'Etat fomenté par son Premier ministre Joao Bernardo "Nino" Vieira, un ancien chef militaire de la guérilla. A son tour, le nouvel homme fort échappera à un putsch, en novembre 1985. Son auteur, le général Paulo Correia, par ailleurs vice-président, sera exécuté sans autre forme de procès.

Nino Vieria renversé

En 1991, Nino Vieira, un marxiste bon teint, accepte l'instauration du multipartisme. En juin 1998, il échappe de nouveau à un coup de force mené par son chef d'état-major, le général Ansoumane Mané. Mais ce dernier entame une rébellion et chasse finalement le président  en mai 1999. Ce dernier quitte le pays et se réfugie au Portugal. Le général remet le pouvoir à Malam Bacaï Sanha, président de l'Assemblée nationale et membre du PAIGC, qui assure la transition jusqu'à l'organisation d'élections en 2000.

Le vainqueur est l'opposant Kumba Yala, leader du Parti de la rénovation sociale (PRS). Une première dans l'histoire du pays, d'autant qu'il est un balante, une ethnie dont les membres ont toujours été écartés des hautes responsabilités. Toutefois, de l'avis quasi-général, la gestion du très fantasque nouveau président, avec son éternel bonnet rouge, est calamiteuse.  Et il est, à son tour, renversé par des militaires en septembre 2003, avec à leur tête le  général Verissimo Correia Saebra. Ce dernier remet le pouvoir à un président de transition, Henrique Rosa.

L'accalmie dans les interminables règlements de comptes politico-militaires est de courte durée.  Le 6 octobre, Verissimo Correia Saebra est assassiné au cours d'une mutinerie. Il est remplacé à la tête de l'armée par l'homme soupçonné de l'avoir tué, le général Baptista Tagmé Na Waï. D'ethnie balante, comme Kumba Yala, ce personnage rustre et illettré voue une haine farouche à l'ancien président Vieira, qui l'aurait torturé et jeté sur une île prison à la suite de la tentative de coup d'Etat de novembre 1985.

Instabilité et violence chronique

C'est pourtant le même Nino Vieira qui reviendra au pouvoir à la faveur de l'élection de juillet 2005.  De retour d'exil et soutenu par une faction dissidente du PAIGC, il remporte le deuxième tour du scrutin face à Malam Bacaï Sanha, candidat officiel du même PAIGC, Kumba Yala ayant été éliminé dès le premier tour.  Démarre alors une curieuse cohabitation. A la présidence: Nino Vieira.  A l'état-major, son ennemi juré Baptista Tagmé Na Waï, avec qui il semble malgré tout avoir accepté de travailler. Enfin, à la tête du gouvernement, issu des législatives de mars 2004: Carlos Gomes Junior, banquier et homme d'affaire, membre influent du PAIGC.  Vieira lui voue une féroce inimitié, l'accusant d'avoir fait main basse sur ses biens et sur des affaires qu'ils avaient en commun lorsqu'il était en exil. Le président bissau-guinéen ne tarde pas à le limoger au mois d'octobre pour placer ses hommes aux postes clés, dont le nouveau chef du gouvernement Aristides Gomes.

La tension ne retombe jamais

Mais en Guinée-Bissau, la stabilité ne dure jamais bien longtemps. Ainsi en janvier 2007, le chef d'état-major de la marine, Lamine Sanha, un proche d'Ansoumane Mané, tombeur de Nino Vieira en 1999, est assassiné. Carlos Gomes Junior y voit la main du président bissau-guinéen. Se disant menacé, il se réfugie dans les locaux de la mission des Nations unies sur place, où il restera plusieurs semaines. Mais il tient sa revanche, puisque, à la faveur d'un changement d'alliance à l'Assemblée nationale, Nino Vieira se voit imposer un nouveau Premier ministre. Gomes Junior, lui, attend son heure.

La tension ne retombe jamais complètement en Guinée-Bissau. D'autant que ce pays oublié du monde a désormais une nouvelle carte de visite: paradis pour narcotrafiquants. Depuis 2005, les saisies record de cocaïne se multiplient. D’abord sur des avions ou des navires venant de Guinée-Bissau. Puis sur place, par centaines de kilos. Car l’Afrique de l’ouest intéresse les trafiquants latino-américains qui cherchent des plaques-tournantes pour sécuriser l’acheminement de la poudre blanche vers l’Europe. A Bissau, de grosses cargaisons interceptées par la police disparaissent même comme par enchantement. Des militaires mais aussi des hommes politiques de tous bords sont trempés jusqu'au cou dans ce juteux trafic. Parmi eux, le contre-amiral José Americo Bubo Na Tchuto, nouveau chef d'état-major de la marine, mais aussi Baciro Dabo, le « sécurocrate » le plus proche de Nino Vieira. Et ils ne sont pas les seuls. Car dans un Etat très pauvre, classé 164e sur 169 dans l’indice du développement humain (2010), l'argent de la drogue aiguise les appétits.

Dans ce contexte une tentative de coup d’Etat est déjouée en août 2008. Soupçonné d’en être l’auteur, le contre-amiral Bubo Na Tchuto part se réfugier en Gambie. Mais le pire est à venir. Le 2 mars 2009, le général Tagmé Na Waï est tué par l'explosion d'une bombe cachée  un climatiseur à l‘état-major. Quelques heures plus tard, Nino Vieira meurt à son tour, littéralement massacré par des militaires à son domicile. Les coupables, même s’ils sont certainement connus d’un grand nombre de politiciens et militaires, n’ont jamais été formellement identifiés.  Durant la campagne pour la présidentielle de juillet 2009, d'autres hommes politiques seront tués:  Baciro Dabo, Helder Proenca, ancien ministre de la Défense, qu’on dit aussi impliqué dans le trafic de drogue, et l'ancien Premier ministre, Faustino Imbali.

Bacaï Sanha président

C'est finalement Malam Bacaï Sanha qui est élu à la magistrature suprême. ll nomme immédiatement Carlos Gomez Junior Premier ministre. Apprécié des bailleurs de fonds, celui-ci tente, là où tous avant lui ont échoué, de mettre en place une réforme de l'armée. Depuis l'indépendance, forte du prestige de la guerilla anticoloniale, cette dernière est  incontournable. Mais elle est le principal facteur d'instabilité dans le pays, avec la complicité des hommes politiques qui pour beaucoup d'entre eux manipulent les factions qui leur sont favorables. Cette imbrication aussi étroite que malsaine des militaires et des politiques est l’un des maux qui minent la Guinée-Bissau.

D’ailleurs, dès avril 2010, les militaires règlent à nouveau leurs comptes. Le chef d’état-major adjoint, Antonio Indjai, proche du contre-amiral Bubo Na Tchuto, mène une mutinerie contre le nouveau chef d’état-major José Zamora Induta. Ce dernier est arrêté. Le Premier ministre Carlos Gomes Junior l’est aussi, mais pour quelques heures seulement.

Malam Bacaï Sanha n’a manifestement pas le choix. Il nomme Antonio Indjai à la tête de l'armée. Immédiatement après, Bubo Na Tchuto, revenu depuis quelques mois en Guinée-Bissau et réfugié dans les locaux des Nations unies, est réhabilité. Suspecté pourtant d’être l’instigateur de ce nouveau coup d’éclat, radié de l’armée et placé sur la liste noire américaine des trafiquants de drogue, il retrouve ses galons de contre-amiral. En réaction, l’Union européenne qui soutenait le programme de restructuration de l’armée (SSR) suspend son aide budgétaire.

Et le feuilleton des coups de force se poursuit. Le 26 décembre 2011, Carlos Gomes Junior annonce qu’un putsch a été déjoué. L’auteur en serait Bubo Na Tchuto qui est arrêté avec d’autres militaires, tandis que le commandant de police Yaya Dabo, frère de Baciro Dabo est tué. Se désolidarisant visiblement de son ancien allié, le chef d’état-major Antonio Indjai confirme la tentative de renversement du pouvoir.

Quelques jours plus tard, la Guinée-Bissau est en deuil. Le 9 janvier, Malam Bacaï Sanha meurt en France, à l’hôpital parisien du Val de Grâce. On aurait pu espérer que le décès de cette figure de la politique aurait suscité une trêve dans les interminables rivalités politiques locales. Il n’en est rien. Alors que le président de l’Assemblée nationale devient chef de l’Etat par intérim, d’ici l’organisation d’une nouvelle élection présidentielle, les couteaux sont déjà tirés. Au nom de l’opposition, Kumba Yala du PRS, un habitué des coups de bluff, refuse sa nomination. De manière moins spectaculaire, les luttes intestines au sein du PAIGC ne devraient pas tarder à s’afficher, alors que personne ne doute d’une candidature de Carlos Gomes Junior. A moins que d’ici là, de nouveaux soubresauts viennent modifier ses plans.

Dans la région, on suit de près la situation. A commencer par le Sénégal, toujours inquiet de voir son voisin servir de base arrière aux rebelles séparatistes casamançais du MFDC, même s’ils opèrent maintenant davantage depuis la Gambie. Lors de la présidentielle de 2005, Abdoulaye Wade avait soutenu Kumba Yala, estimant qu’il était le plus à même de lutter contre le MFDC. Mais d’autres pays plus lointain gardent un œil sur Bissau. L’Angola, notamment, est devenu un partenaire important. Il investit depuis peu dans des projets d’exploitation future de la bauxite et du pétrole, et finance la restructuration et l’équipement de l‘armée. Tandis que l’Inde est très active dans le secteur de la noix de cajou, principale exportation du pays. La Chine et le Brésil figurent aussi au nombre des partenaires de la Guinée-Bissau.

Pour leur part, la France, le Portugal et les Etats-Unis sont officiellement « attentifs » à l’évolution des événements sur place, de même que les Nations unies qui y disposent depuis 1999, d’un Bureau d’appui à la consolidation de la Paix (Banugbis). Mais toutes ces bonnes volontés affichées, qui se traduisent toujours par des communiqués « concernés » ou « inquiets », n’ont jusqu’ici empêché ni la poursuite de la violence politico-militaire, ni la poursuite du trafic de drogue dans ce pays.

Aya Touré

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Aya Touré. Journaliste sénégalaise, spécialiste de l'Afrique.

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