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Des étudiants à Port-au-Prince le 10 janvier 2012.  Reuters/Swoan Parker
Des étudiants à Port-au-Prince le 10 janvier 2012. Reuters/Swoan Parker

Quand la diaspora fait le boulot des ONG

Comment aider au mieux les centaines de milliers d’Haïtiens? En les laissant partir de chez eux.

Deux ans après le séisme dévastateur qui a frappé Haïti, tuant environ 150 000 personnes et détruisant une grande partie de Port-au-Prince, les progrès sont inégaux. Environ la moitié des décombres a été évacuée (si cela vous paraît peu, sachez qu’en cinq ans une quantité bien inférieure de décombres a été nettoyée à Aceh après le Tsunami de 2004 dans l’océan Indien). Environ un demi-million de personnes vivent encore dans des camps à Haïti—par rapport à près d’1,5 million il y a deux ans. Entre-temps, le choléra, introduit par les casques bleus, a fait plus de 7 000 victimes au lendemain de la crise. Le taux d’infection diminue mais la maladie demeure endémique.

Les progrès après une catastrophe sont toujours plus lents que ce que l'on espérait. Malgré tous les bénéfices apportés par la communauté de donateurs au processus de reconstruction, les initiatives humanitaires sont souvent très ralenties par les formalités administratives dans un contexte chaotique post-catastrophe d’États déjà mal gouvernés. Par exemple, la moitié seulement de l’argent promis à Haïti pour 2010-2011 avait été versée le mois dernier et le chiffre réel de l’aide américaine ne se monte qu’à environ 30% des promesses. Il existe en outre un fossé immense entre les versements des donateurs et l’impact sur le terrain; beaucoup des ressources ne sont pas allées plus loin que les ONG ou autres agences internationales, qui pour beaucoup ne les ont pas encore dépensées.

Où est parti l'argent des donateurs?

Enfin, même quand les organisations dépensent cet argent, une grande partie finit dans les poches d’entreprises étrangères plutôt que dans celles des habitants. Selon une analyse de l’Associated Press, les entreprises haïtiennes n’ont réussi à empocher que 1,6% de la valeur des contrats de reconstruction financés par les États-Unis proposés en 2010. Certes, pour beaucoup de ces contrats, des entreprises locales ont été employées en sous-traitance, mais une proportion conséquente des financements américains déboursés pour aider à la reconstruction haïtienne a fini sur les comptes en banque américains des entreprises de développement. Il nous faut des moyens plus rapides de transférer directement les aides aux victimes de catastrophes, y compris aux centaines de milliers qui souffrent encore des conséquences du tremblement de terre d’Haïti.

Heureusement, un de ces moyens est à notre portée: l’immigration. Immédiatement après le séisme, environ 200 000 Haïtiens sans papiers vivant aux États-Unis se sont vu attribuer une «protection temporaire» leur permettant de travailler et d’envoyer de l’argent chez eux sans craindre d’être expulsés. Cette simple démarche est peut-être la plus importante contribution que les États-Unis aient faite pour la reconstruction d’Haïti à ce jour. Simplement parce que les 535 000 immigrés haïtiens aux États-Unis envoient de l’argent chez eux, des sommes qui se montent à quelque 2 milliards de dollars chaque année. Une première estimation de Dilip Ratha, économiste à la Banque mondiale, suggère que cette protection temporaire a pu générer 360 millions de dollars d’envois de fonds supplémentaires à Haïti rien qu’en 2010, ce qui est supérieur à la totalité des versements américains au pays en 2010 et 2011.

La migration, une manière de survivre

En plus d’être un puissant outil de reconstruction à court terme, la migration est également vitale pour le développement à long terme d’Haïti. Pour l’économiste Michael Clemens, mon collègue au Center for Global Development, quatre Haïtiens ayant échappé à la misère sur cinq l’ont fait en quittant leur pays. En outre, le bénéfice potentiel d’une diaspora pour l’avenir d’Haïti a été plusieurs fois démontré: il n’y a qu’à regarder les Indiens qui travaillent dans la Silicon Valley et ont joué un rôle clé dans la création de l’industrie informatique en pleine expansion de Bangalore, ou les Africains vivant un temps à l'étranger et créant de nouvelles sociétés d’exportation dans leur pays d’origine. Dans tous les pays, l’augmentation des migrations conduit à une amélioration du commerce, des investissements et de l'apprentissage.

Par conséquent, si les États-Unis veulent vraiment aider Haïti et d’autres pays à se remettre sur les rails après une catastrophe naturelle, ils devraient se servir de l’outil de la migration. Outre le statut de protection temporaire, voici deux autres approches à mettre en place, malgré l’environnement toxique pour les politiques d’immigration raisonnables qui prévaut en ce moment au Congrès américain.

Tout d’abord, les États-Unis prévoient un visa de travail temporaire pour les travailleurs peu qualifiés. Le programme «H-2» admet environ 100 000 migrants destinés à des emplois saisonniers dans les secteurs de l’agriculture et du tourisme chaque année. Les Haïtiens n’y sont pas éligibles cependant, car leur pays ne figure pas sur la liste du Department of Homeland Security. Mais l’administration peut ajouter des pays à la liste de ceux qui peuvent prétendre au programme sans l’approbation du Congrès, si le secrétaire à la Sécurité nationale estime que cela sert l'intérêt national. Sûrement, favoriser la reconstruction d’un voisin sans ressources s’inscrit dans ce cadre.

Les Haïtiens de l'étranger au secours de leur famille

Michael Clemens estime que chaque Haïtien participant au programme H-2 augmenterait le revenu de sa famille de 19 000 dollars par an—et que chaque travailleur enverrait jusqu’à 50% de ses gains dans son pays. En n’admettant que 2 000 Haïtiens aux États-Unis dans le cadre de ce programme en 2012, cela équivaudrait à plus de 20 millions de dollars. C’est presque le double de la somme allouée par les États-Unis à la fois pour les contrats passés avec des entreprises haïtiennes et sous la forme de soutien financier direct au gouvernement haïtien depuis le tremblement de terre.

Ensuite, le Department of Homeland Security peut accorder un droit d'entrée sélectif aux Haïtiens déjà éligibles à la carte verte—un visa de résidence permanente—quand un membre de la famille est déjà citoyen américain. Un peu plus de 112 000 Haïtiens qui y ont droit sont encore en liste d’attente car le nombre total de cartes vertes attribuées à des membres de la famille non-proche est plafonné pour le monde entier chaque année. Mais il existe déjà un programme «conditionnel» pour les Cubains dans le même genre de situation, qui permet aux membres de la famille d’entrer aux États-Unis légalement et d’y attendre leur carte verte sur le sol américain plutôt qu’à Cuba. Le Secretary of Homeland Security a le pouvoir de faire exactement la même chose avec d’autres pays, et Haïti est un bon candidat. Clemens estime qu’environ 16 000 Haïtiens inscrits sur la liste d’attente des cartes vertes sont des conjoints ou des enfants mineurs de titulaires de cartes vertes américaines, pour qui la nécessité est particulièrement impérieuse—alors commençons par eux.

Il vaut la peine de noter qu’aucune de ces propositions ne déboucherait nécessairement sur l’augmentation de la masse d’immigrés aux États-Unis sur le long terme. Cela signifierait simplement que parmi les immigrants que les États-Unis prévoyaient d’accepter de toute façon, les Haïtiens seraient un peu plus nombreux que les ressortissants d’autres pays. Sûrement, la situation désespérée dans laquelle se trouve Haïti et le coup de fouet que quelques migrants de plus donneraient à l’économie de leur pays justifie une petite réaffectation.

Charles Kenny [Traduit par Bérengère Viennot]

Foreign Policy

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Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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