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Rama Yade, juin 2010. © REUTERS/Philippe Wojazer
Rama Yade, juin 2010. © REUTERS/Philippe Wojazer

Pourquoi les icônes de la diversité ont disparu

Rama Yade et Rachida Dati, les deux symboles de l’ouverture de Sarkozy à la diversité, connaissent une cruelle disgrâce politique.

Rama Yade ne pourra pas voter à Colombes. Elle a été radiée des listes électorales de cette commune des Hauts-de-Seine (banlieue parisienne) dont elle est conseillère municipale d’opposition. La commission de révision des listes a refusé de la réinscrire. L’ancienne secrétaire d’Etat qui conteste ce refus a «déposé un recours devant le tribunal d’instance de Colombes, dès son ouverture le 10 janvier».

Elle avait déjà été radiée d’office le 15 décembre parce qu’elle ne pouvait justifier de son attache avec la ville. Maigre consolation, elle pourra tout de même se présenter en juin, aux élections législatives dans la circonscription d’Asnières-Colombes-sud. Sous les couleurs du Parti radical de Jean-Louis Borloo, dont elle devenue une des vice-présidentes depuis son départ de l’Union pour un mouvement populaire (UMP, le parti du président Sarkozy).  

Philippe Sarre, le maire socialiste de la ville, qui avait annoncé en décembre cette radiation, accuse Rama Yade de «mentir aux électeurs  de Colombes, en prétendant avoir son domicile réel sur la commune». Accusation reprise par Manuel Aeschlimann, le député UMP sortant de la circonscription. Jamais ce très proche ami de Nicolas Sarkozy n’aurait relayé de telles critiques sans l’aval du chef de l’Etat français. Avis de tempête donc dans le ciel de Rama Yade. Le sort semble d’ailleurs s’acharner sur elle. Un mois plus tôt, elle a été accusée de plagiat dans son livre Plaidoyer pour une instruction publique (Grasset).

Sale temps également pour Rachida Dati. Députée européenne et maire du VIIe arrondissement de Paris, Rachida Dati voulait être candidate de l’UMP aux élections législatives de juin 2012, dans la deuxième circonscription de la capitale française. Mais le parti présidé par Jean-François Copé a donné sa préférence à un candidat surprise, le Premier ministre François Fillon. Rouge de colère, l’ex-Garde des Sceaux a dégainé plus vite que son ombre.

Lâchage en règle

Dans une lettre ouverte au vitriol publiée dans le quotidien Le Monde, elle a traité le chef du gouvernement de «parachuté et d’intrigant». La réplique des snipers de l’UMP a été cinglante. «Assez d’ego, d’états d’âme, de petites ambitions contrariées», a tonné Brice Hortefeux, l’ancien ministre de l’Intérieur. «Qu’elle aille se présenter à Chalon-sur Saône, sa ville natale», lui a conseillé aussi sec non sans ironie, la ministre de l’Apprentissage et de la Formation professionnelle, l’inénarrable Nadine Morano. Or Brice Hortefeux et Nadine Morano font partie de la garde très rapprochée de Nicolas Sarkozy. Pour ceux qui pouvaient encore en douter, le message est limpide. Le chef de l’Etat  a lâché son ancienne protégée.

Ces deux icônes sarkozystes de la diversité sont désormais tombées de leur piédestal. En 2007, quand Nicolas Sarkozy les lance sur la scène politique française, elles font immédiatement sensation. Jeunes, belles, intelligentes, elles attirent la lumière et crèvent l’écran. Les medias sont à leurs pieds. Couvées par le chef de l’Etat, elles étaient intouchables à l’UMP. Rama Yade est bombardée secrétaire d’Etat chargée des droits de l’Homme en 2007, dans le premier gouvernement dirigé par François Fillon.  

A 30 ans, diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris, (Sciences Po en 2000), c’est une jeune femme brillante. Comme ses parents. Sa mère est agrégée de Lettres, son père a été secrétaire particulier de Léopold Sédar Senghor, le premier président du Sénégal, puis diplomate. Elle a six ans quand sa famille débarque en France. Haut fonctionnaire au sénat et vice-présidente du XXIe siècle, un club où se côtoie l’élite de la diaspora noire, cette native de Dakar dont le cœur était plutôt à gauche avait été séduite par le «pragmatisme» de Nicolas Sakorzy.  

Loin des spots de 2007

Lors de la précédente campagne présidentielle, l’ancien maire de Neuilly-sur-Seine (banlieue ouest de Paris) était le seul homme politique français de premier plan à prôner ouvertement la discrimination positive en faveur des «minorités».

Pas mal non plus, le CV de Rachida Dati. Magistrate de formation, elle est née d’une mère algérienne et d’un père ouvrier arrivé en France au début des années 60. Et c’est à force de volonté et de travail que cette deuxième fille d’une famille de onze enfants va réussir à grimper les échelons. Nicolas Sarkozy fera d’elle sa porte-parole de campagne en 2007. Elle est nommée ministre de la Justice, Garde des Sceaux, jusqu’ au 29 juin 2009. Devenant ainsi la première personnalité née de parents immigrés maghrébins à occuper des fonctions régaliennes dans un gouvernement français.

«Le candidat Sarkozy de 2007 avait eu le mérite de promouvoir des personnalités issues de la diversité et d’aborder sans tabou des sujets comme le vote des étrangers hors-Union européenne, dans les élections locales. Il y a désormais une jurisprudence Sarkozy. Car je vois mal la gauche faire moins bien si elle accède au pouvoir», analyse pour SlateAfrique, François Durpaire, historien et écrivain spécialisé dans les questions relatives à l’éducation et à la diversité culturelle aux Etats-Unis et en France.

Fin de partie pour Yade

L’attachement de Rama Yade à son indépendance et son franc-parler provoquent très vite des grincements de dents à l’Elysée et à Matignon. En septembre 2007, des squatteurs pour la plupart originaires d’Afrique noire sont menacés d’expulsion à Aubervilliers (banlieue nord-est de Paris). N’écoutant que son cœur, elle leur apporte un soutien très remarqué. Au grand courroux du Premier ministre qui la recadre.

En pure perte. En décembre de la même année, elle dénonce la visite du colonel Kadhafi en France alors reçu avec force honneur par Nicolas Sarkozy : la France «n’est pas un paillasson et ne doit pas recevoir ce baiser de la mort», avait-elle persiflé.  

Quand Nicolas Sarkozy tente d’imposer son fils Jean à la tête de l’EPAD (organisme public d’Aménagement), elle sera l’une des rares personnalités de la majorité présidentielle à confier publiquement ses réserves. Fin 2008, crime de lèse-majesté, elle le défie à nouveau. Refusant d’être candidate UMP aux élections européennes, conformément à la demande du chef de l’Etat. En octobre 2010, celle qui, selon le Canard Enchaîné s’est forgé «la réputation de celle qui dit non à Sarkozy», prend ses distances avec le fameux discours de Dakar du président français dans lequel il avait déclaré que l’homme africain n’était pas assez entré dans l’Histoire.

De plus en plus irrité, ce dernier veut s’en séparer. Mais la cote de popularité de la Franco-sénégalaise tutoie les sommets. En février 2009, elle arrive en tête des personnalités de la majorité présidentielle avec 60% de bonnes opinions selon un baromètre Ipsos/Le Point. Nicolas Sarkozy lui envoie néanmoins un premier avertissement en lui confiant le modeste portefeuille de secrétaire d’Etat chargé des sports auprès du ministre de la Santé et des Sports dans le deuxième gouvernement Fillon formé en juin 2009. Ce n’est qu’en novembre 2010 qu’il prend le taureau par les cornes et met fin à ses fonctions ministérielles.

La chute de Rachida Dati

Mais comment expliquer la perte d’estime de Rachida Dati auprès du chef de l’Etat? L’ex Garde des Sceaux ne manque pas non plus de tempérament. Mais elle n’a jamais cessé de jurer par lui et de lui obéir au doigt et à l’œil.

«Certes, Jeannette Bougrab est encore au gouvernement (elle est secrétaire d’Etat chargé de la jeunesse, ndlr). Reste qu’il est vraiment troublant de constater que toutes les autres personnalités qui incarnaient la diversité ont soudainement disparu de l’équipe gouvernementale de François Fillon», s’étonne François Durpaire.

Celui-ci ne va pas jusqu’à soupçonner Nicolas Sarkozy de pratiquer ce qu’on nomme aux Etats-Unis, le «tokaenism», c’est-à-dire, «le fait de promouvoir quelques personnalités issues des minorités pour mieux camoufler l’absence d’une politique réelle en matière de diversité». Mais il s’interroge :

«A supposer que le chef de l’Etat se soit séparé d’elles pour de bonnes raisons, pourquoi ne les a-t-il pas remplacé par d’autres personnalités issues de la diversité?»

La nouvelle stratégie de Sarkozy 

En réalité, Rama Yade et Rachida Dati paient sans doute aussi la nouvelle stratégie politique du successeur de Jacques Chirac. En 2007, Nicolas Sarkozy avait réussi, non sans talent, à militer pour des valeurs comme la diversité, la discrimination positive en faveur des minorités et le vote des étrangers hors Union européenne aux élections locales tout en tenant un discours musclé sur l’insécurité et l’immigration clandestine. Ce qui lui avait permis de siphonner une grande partie des voix du Front national.

Cette fois, la menace Marine le Pen se faisant de plus en plus pressante, il est convaincu que sa réélection passe par un clin d’œil de plus en plus appuyé aux électeurs du parti d’extrême droite. Témoin, son discours de Grenoble du 30 juillet 2010. Dans lequel il a menacé de déchoir de la nationalité française toute personne d’origine étrangère qui porterait atteinte à la vie d’un policier, d’un gendarme ou d’un autre représentant de l’autorité publique.

Soulignant également l’échec du modèle d’intégration français, il a souhaité que l’on «évalue les droits et les prestations» des étrangers en situation irrégulière.

De quoi donner raison à ceux qui pensent que la diversité qu’il avait tant promue en 2007, n’était qu’un gadget politique. D’autant que Fadela Amara, son troisième symbole qui a été secrétaire d’Etat chargée de la Politique de la Ville auprès du ministre du Logement et de la Ville a également disparu de la scène, depuis son éviction en novembre 2010 du deuxième gouvernement de François Fillon.

Valentin Hodonou

 

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Valentin Hodonou

Valentin Hodonou. Journaliste béninois. Spécialiste de l'Afrique.

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