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Mulugeta Abai à son bureau à Toronto - © Stéphanie Trouillard, tous droits réservés
Mulugeta Abai à son bureau à Toronto - © Stéphanie Trouillard, tous droits réservés

L’homme qui pansait les tortures

Survivant des prisons éthiopiennes, Mulugeta Abai a mis près de 20 ans avant de raconter son histoire. Aujourd’hui directeur du Centre canadien pour les victimes de torture, il aide à son tour ceux qui souffrent de séquelles physiques et psychologiques.

Dans son petit bureau du centre-ville de Toronto, Mulugeta Abai croule sous les dossiers. Dans ses étagères, près de son ordinateur ou même épinglées aux murs, des liasses de feuilles. Des papiers noircis comme autant d’histoires. Celles des personnes qui ont osé un jour appuyer sur la sonnette du Centre canadien pour les victimes de torture (CCVT). Depuis sa création en 1977, l’organisme a reçu plus de 18.000 hommes et femmes de 123 pays différents.

Des réfugiés pour la plupart, venus d’Ethiopie, d’Erythrée, de Somalie, mais aussi des Afghans, des Irakiens, des Iraniens ou encore des immigrés d’Amérique du Sud. Des quatre coins du monde, ils ont tous en commun ces douloureux souvenirs qui leur font faire des cauchemars, qui leur coupent l’appétit, qui les empêchent d’établir des relations normales ou qui les font souffrir dans leur chair.

«La plupart du temps ils viennent grâce au bouche à oreille. Ils en ont entendu parler par leurs amis, par le gouvernement, par les services sociaux, par l’école, par des avocats, par des médecins ou encore par l’église», explique le Directeur du Centre.

Libérer la parole

Demander de l’aide, une démarche très difficile lorsqu’on a subi les pires atrocités. Quand il ouvre sa porte à des nouveaux visiteurs, Mulugeta Abai sait que ces victimes ont peur de raconter leur passé:

«L’une des choses que les tortionnaires leur disent, c’est que personne ne va les croire. Durant la répression chilienne, des gens ont utilisé des bergers allemands pour violer des femmes. Certaines histoires paraissent invraisemblables, même si elles ont bien existé. Il y a donc de la honte, mais aussi du déni. Ils font comme si cela n’était pas arrivé».  

Pour libérer leur parole, le Centre peut compter sur 27 employés et plus de 250 volontaires. En groupe ou en rendez-vous individuel, des éducateurs, des avocats, des psychiatres ou encore des médecins tentent de guérir ces problèmes traumatiques. Chaque cas est unique.

«Il y a des personnes qui ne nous ont pas raconté leurs histoires et qui viennent depuis des années. Nous entendons des bribes par les femmes ou par des amis. Et puis il y a des gens qui arrivent le premier jour et qui racontent tout, souligne Mr. Abai, Le plus important au départ, c’est de créer un lien de confiance, de faire en sorte qu’ils soient à l’aise».

D’un pays et d’une guerre à l’autre, les sévices ne sont pas non plus les mêmes.

«Suivant l’avancée des technologies, ils changent les tortures. C’est de plus en plus psychologique. Regardez ce qui s’est passé à Guantanamo ou en Irak, ce genre de tortures ne laissent pas de marques physiques comme les simulations de noyades, les privations de sommeil avec de puissantes lumières sans arrêt ou des sons très forts».

Les adultes ne sont pas les seuls à souffrir. Le CCVT accueille aussi les plus jeunes: «Les enfants sont torturés de deux façons. Tout d’abord lorsque leurs parents sont torturés, il y a une perte pour eux, et deuxièmement si les parents se cachent ou s’ils refusent de donner des informations, certains enfants sont agressés».

Un régime brutal

Malgré ces horreurs quotidiennes, Mulugeta Abai ne quitte pas son sourire. Sur son mur à côté de peintures africaines, sont affichées des dizaines de cartes de remerciements. Le visage de ce petit homme aux cheveux grisonnants s’illumine tout spécialement lorsqu’il se souvient de certaines familles. En vingt-cinq ans de carrière dans le Centre, de simple volontaire à directeur, il est fier de pouvoir raconter de belles réussites. Celle de cette famille d’Afghanistan, en souffrance depuis son arrivée en Canada, mais dont «les enfants ont finalement eu des doctorats et dont l’un des garçons fait partie de l’équipe canadienne de boxe» ou celle de ce docteur d’origine indienne dont toute la famille a été tué en Iran. «Il vivait dans la rue quand il est arrivé ici. Nous l’avons aidé avec un soutien psychologique et à être régularisé. Maintenant il est millionnaire!».

Mulugeta Abai est le mieux placé pour écouter ces victimes, car il a lui-même souffert de la torture:

«Si moi je ne peux pas, qui le pourrait? J’ai traversé des expériences similaires, je comprends leur douleur».

Né en 1953 dans la province de Tigray, dans le nord de l’Éthiopie, il a vécu une enfance heureuse et relativement aisée. Son père était juge. Après des études, il choisit quant à lui de devenir professeur. Il se marie, devient père de quatre fils et accède au poste de directeur d’école. Mais tout bascule en 1974 lorsque l’Empereur Hailé Sélassié est renversé par la junte militaire, appelé le Derg. Accusé de ne pas soutenir le nouveau gouvernement, le jeune Éthiopien est arrêté: «C’était un régime, brutal, militaire et socialiste. Il ne se souciait pas des gens. Ils ont tué près d’un million de personnes».

Lorsqu’il se remémore ces vingt-deux mois passés en prison, ses phrases se font plus courtes, son grand sourire disparaît et ses yeux deviennent humides. Des menottes serrées autour de ses poignets, des coups de fouet, de la saleté et des odeurs pestilentielles, des nuits sans sommeil, il ne préfère pas en parler. Sa plus grande douleur, reste la séparation de sa famille:

«Je me souviens d’une visite, il y avait une barrière, mon fils ainé, a réussi à se faufiler jusqu’à moi sans que personne ne le voit. Il se souvient encore que je l’ai pris dans mes bras. J’ai dû le reposer par terre, c’était une grande peine pour moi».

Il se rappelle aussi en particulier de l’un ses tortionnaires, un de ses anciens élèves : «Il avait le pouvoir, il n’avait pas fini ses études. Ils utilisent des gens comme lui et leur donne du pouvoir. J’ai essayé de lui parler mais il n’écoutait pas». Dans sa cellule exigüe, où il entend les pas des gardiens venus chercher le prochain condamné à mort, il peut toutefois compter sur une grande entraide:

«Nous vivions jour après jour, heure après heure. Nous étions très proche les uns des autres, nous nous soutenions, nous partagions la nourriture. Tout ce qui arrivait était pour tout le monde».

Sa propre thérapie

Libéré une troisième fois, le père de famille ne veut plus revivre ce cauchemar. Il laisse les siens pour fuir son pays:

«J’ai marché vers la frontière soudanaise pendant dix-sept jours. J’étais recherché, mon nom était distribué sur une liste dans tout le pays. Je devais me cacher. C’était la seule solution pour protéger ma famille et ma vie».

Après avoir fait une demande de réfugié, il arrive finalement au Canada au début des années 1980. Mais ce n’est que bien des années plus tard, en 1991, après la chute du régime, qu’il pourra retourner en Éthiopie et enfin revoir sa famille. Pendant tout ce temps, Mulugeta Abai ne parlera à personne de ce passé:

«Je vais bien mais sur onze de mes amis, un seul a survécu. Ils sont morts pour rien. À chaque fois que j’en parle, je m’en souviens. J’étais aussi proche de mon père et quand je suis parti, il est mort. Mon plus jeune frère, je ne sais pas ce qu’il est devenu. Il est parti 6 mois avant mon départ de l’Ethiopie. Nous ne savons pas s’il est mort ou vivant».

Aujourd’hui, même si ses enfants l’ont rejoint dans son nouveau pays, ses traumatismes sont toujours présents. Pour les combattre, son travail dans le centre est la meilleure des thérapies: «Je n’aide pas seulement les autres, mais moi également. Quand je vois que les gens sont guéris, qu’ils nous supportent, qu’un survivant revient et nous fait une donation, cela me guérit aussi».

L’ancienne victime n’est pas seulement là pour écouter, il se mobilise aussi pour que soit jugé des criminels de guerre qui résident au Canada. Selon le gouvernement du pays, il serait une trentaine à se cacher. Ces personnes recherchées par les autorités sont africains, asiatiques, originaires d’Amérique du Sud et même d’ex-Yougoslavie: 

«Il y a beaucoup de gens qui nous disent qu’ils ont croisé leur tortionnaire dans le métro ou dans la rue».

Mais pour Mulugeta Abai, il n’est pas question de renvoyer arbitrairement ces hommes:

«Premièrement, on ne peut pas accuser quelqu’un sans prouver sa culpabilité. Deuxièmement, si on les renvoie dans leur pays, ils vont parfois être eux-mêmes torturés, cela n’est pas de la justice. On nourrit les chambres de torture. Ils doivent être jugés, mais ici».

Il constate aussi que les criminels n’ont pas de frontières: «Les journaux se concentrent sur les pays du Sud où il y bien entendu de la torture, mais il y en a aussi aux États-Unis et personne n’en parle. Il y a deux poids deux mesures».

Selon lui, l’ancien président américain Georges W. Bush et son second, Dick Cheney, devraient également être traîné devant un tribunal pour leurs agissements en Irak et à Guantanamo:

«Je dois nettoyer devant ma propre porte avant d’aller critiquer les autres!».  Le directeur et ses employés ne sont en tout cas pas prêts d’être au chômage. «La torture augmente, elle ne décroit pas», souligne Mr. Abai.

À 58 ans, il va encore laisser pendant longtemps sa porte grande ouverte:

«Je vais continuer à aider les gens qui sont dans le besoin. Je voudrais que la torture cesse, mais cela va prendre des années. Je ne pense pas que nous serons encore vivant, lorsque cela arrivera».

Stéphanie Trouillard

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Stéphanie Trouillard

Stéphanie Trouillard. Journaliste française spécialiste du Maghreb et du Canada.

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