mis à jour le

Supporter algérien le 28 mars 2011. Reuters/Louafi Larbi
Supporter algérien le 28 mars 2011. Reuters/Louafi Larbi

Ce ballon rond qui fait le jeu des dictateurs

Pendant que les supporters algériens et égyptiens font la guerre, les dictateurs dansent.

Si je vous disais que tout les événements qui ont secoué le monde oriental, il y a tout juste une année, étaient survenus avec un an et demi de retard, me croiriez-vous? Si je vous certifiais que la «poudrière d'orient» était depuis un bon moment prête à s'embraser, mais que la mèche de l'insurrection fut éteinte par la grâce d'un sport, si j'affirmais que toutes ces révolutions arabes devaient en réalité se produire courant 2009, et qu'elles furent évitées uniquement par l'intervention de l'élément football, allez-vous sourire?

Si c'est le cas, vous auriez bien tort! Souvenez-vous, à l'automne de l'année 2009, tout le Maghreb, ainsi qu'une partie du monde arabe était en émoi et retenait son souffle à cause d'un match de foot. L'enjeu de cette rencontre sportive consistait à savoir qui de l'Algérie ou de l'Égypte participerait à la coupe du monde 2010.

Le ballon rond en temps de crise

N'ayant vu l'ombre d'une telle qualification depuis des décennies, et dans un contexte économique, socio-politique extrêmement tendu, avec en arrière-plan, une économie mondiale vacillante depuis la faillite de Lehman Brothers, les citoyens algériens et égyptiens qui tiennent le football pour une véritable religion, virent en cette présélection un augure excellent, un signe que les choses iraient enfin mieux pour eux, la promesse de lendemains qui chantent.

Au début, de part et d'autre, on parlait de l'espoir d'une «renaissance footballistique», avec des trémolos dans la voix, chacun spéculait sur la future participation de son équipe respective au Mondial 2010, l'heure était alors à l'enthousiasme général et à l'espoir collectif.

Puis sans prévenir, à la manière d'une tempête dont on ne perçoit pas les prémisses, les journaux, radios et télévisions des deux nations s'étaient soudainement mises à se livrer une guerre de dénigrement, l'un rapportait des propos injurieux proférés par l'adversaire à l'encontre de son équipe, avant de réagir par des déclarations encore pires, tandis que l'autre montrait la réponse très offensante de l'outrecuidant challenger, puis surenchérissait à son tour, ainsi la boucle était bouclée.

De l'euphorie à la guerre

L'enthousiasme originel avait cédé la place à une agressivité belliqueuse qui n'avait plus rien de sportive. Cet affrontement médiatique se durcissait à l'approche du match, pas un jour ne passait sans que l'un ne persifle l'autre, les Algériens à l'instar des Égyptiens perdaient tout sens de la mesure et devenaient comme fous. Ainsi, par l'entremise de l'incroyable pouvoir des médias de masse, une rencontre sportive s'était métamorphosée en crise diplomatique, un simple match de foot s'était mué en une affaire d'État. Pour avoir séjourné en Algérie pendant cette période, je peux témoigner d'une atmosphère guerrière: en signe de ralliement, toute la ville fut redécorée aux couleurs de l'équipe nationale, les drapeaux fleurissaient sur les balcons et des slogans meurtriers ornaient les murs, des cortèges de voitures défilaient bruyamment à toutes heures de la journée ou de la nuit en scandant des One, two, three, viva l'Algérie. J'imagine aisément un spectacle identique et la même ferveur régner en Égypte.

Lorsque des images montrant l'équipe algérienne lapidée au Caire et que la rumeur de la mort de supporters algériens fut reliée partout, l'excitation agressive se transforma en haine folle. Le pire arriva avec la défaite algérienne, les supporters les plus zélés s'en prirent à tout ce qui représentait le vainqueur: les feuilletons égyptiens étaient boycottés par la télévision algérienne, les enseignes Egyptair et des agences de l'opérateur téléphonique Djezzy, connu pour sa filiation désormais douteuse, furent saccagés et incendiés, les Égyptiens qui résidaient en Algérie furent rapatriés d'urgence, signe que les choses prirent les proportions démesurées d'une guerre.

Bouteflika et Moubarak se frottent les mains

Bien sûr les autorités algériennes et égyptiennes exhortaient au calme, parallèlement, celles-ci facilitaient les démarches administratives et offraient aux supporters des billets d'avion pour se rendre au Soudan assister à l'ultime match de la cruciale sélection. J'ignore lequel des deux pays a initié cette guerre absurde, mais la conséquence en était qu'au Caire et à Alger, la mobilisation était à son comble; être supporter de son équipe nationale de football devenait un acte hautement patriotique, l'expression d'un nationalisme exacerbé.

Hommes, femmes, jeunes ou vieux, tous étaient galvanisés par cette qualification et on ne semblait vivre que pour cette cause, rien d'autre n'existait. Comme par magie, la contestation populaire en Algérie envers un pouvoir corrompu était oubliée, en Égypte les protestations qui s'élevaient contre les manœuvres politiques de Moubarak qui visaient à propulser son fils Gamal à la tête du gouvernement, n'étaient plus qu'un vague souvenir.

De ce fait, près de cent vingt millions d'individus purent cristalliser leur haine et projeter leurs frustrations en les matérialisant dans un objet/sujet commun qui excitait leur fibre nationaliste. En Algérie l'ennemi venait d'Égypte, en Égypte il venait d'Algérie et leurs dirigeants avaient pendant ce temps là la paix.

Nesrine Briki

A lire aussi

Quand la guerre du Foot annonçait la révolution

Comment se débarrasser d'un dictateur

Coupe d'Algérie: un match tendu de Bouteflika

Algérie, le péril vieux

Football et Constitution

 

 

Nesrine Briki

Journaliste, Écrivain

Ses derniers articles: Le crépuscule des pionniers  Tunisie: le règne du halal  Ce ballon rond qui fait le jeu des dictateurs 

Abdelaziz Bouteflika

Scandale

En Algérie, une chaîne télé fermée pour avoir accueilli l'ex-chef de l'Armée islamique du salut

En Algérie, une chaîne télé fermée pour avoir accueilli l'ex-chef de l'Armée islamique du salut

Flou

C'est avant que l'opposition aurait dû faire bloc contre Bouteflika

C'est avant que l'opposition aurait dû faire bloc contre Bouteflika

Algérie

Pourquoi l'Algérie doit changer de modèle économique

Pourquoi l'Algérie doit changer de modèle économique

Coupe du monde de football

Retro

Quand le Sénégal fit chavirer la planète foot

Quand le Sénégal fit chavirer la planète foot

Joseph-Antoine Bell

Le Lion indomptable ouvre encore sa gueule

Le Lion indomptable ouvre encore sa gueule

Hosni Moubarak

main basse

Il n'y a pas de démocratie en Egypte, il n'y a que les intérêts de l'armée

Il n'y a pas de démocratie en Egypte, il n'y a que les intérêts de l'armée

Révélations

Les petites confidences de Moubarak

Les petites confidences de Moubarak

Egypte

Hosni Moubarak est sorti de prison

Hosni Moubarak est sorti de prison