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Une femme en niqab vote aux élections législatives dans le village de Kafr el-Moseilha le 14 décembre 2011. Reuters/Amr Dalsh
Une femme en niqab vote aux élections législatives dans le village de Kafr el-Moseilha le 14 décembre 2011. Reuters/Amr Dalsh

Egypte - La «virginité» des salafistes a payé

La dernière phase des élections législatives a confirmé la victoire des islamistes: les Frères musulmans et les salafistes.

Mansoura, une ville dans le delta du Nil. Nous sommes au matin de la troisième et dernière phase des élections législatives, et Ammar Fayed, militant du parti des Frères Musulmans, ne tient pas en place. Ce responsable marketing de 28 ans est membre du bureau des jeunesses du Parti de la Liberté et de la Justice des Frères musulmans dans le gouvernorat de Dakahleya. Un minuscule badge du PLJ orne le revers de son blazer gris; un de ses pouces marqué à l'encre bleue – il est allé voter. Le jeune homme m’explique la situation en ces termes: trente-six sièges sont en jeu dans cette province fertile du delta du Nil. Cette région conservatrice fait partie du fief des Frères musulmans; autrement dit, l’élection semble gagnée d’avance. Mais il y a une ombre au tableau, comme le reconnaît Fayed: «nous avons fait une erreur fondamentale de calcul».

La percée salafiste crée la surprise

Les Frères ont été débordés sur leur droite par le parti salafiste Al-Nour, qui a contesté la légitimité religieuse du mouvement – une initiative qui leur a permis de gagner un nombre étonnamment élevé de partisans. Les salafistes semblent aujourd’hui bien partis pour récolter entre 25 et 30% des suffrages. Il n’en reste pas moins que les Frères musulmans peuvent encore obtenir la majorité absolue, et qu’ils constitueront sans doute le parti le plus important du nouveau Parlement.

A la surprise générale, le mouvement salafiste, qui adhère à une version fondamentaliste de l’Islam, et qui considérait la politique comme «non-islamique» avant la révolution égyptienne s’est transformé en redoutable machine électorale. Même les Frères musulmans, dont l’expertise quant au décompte des voix impressionnerait jusqu’à Karl Rove, n’avaient pas anticipé ce succès. Or voici que ce succès menace de bouleverser la stratégie que les Frères avaient soigneusement élaborée pour dominer la scène politique post-révolutionnaire.

Les Frères musulmans: un mouvement crédible, organisé et ancré dans la société

Voilà plusieurs décennies que ce mouvement s’efforce de convaincre les Égyptiens libéraux et de gauche (entre autres militants) de sa capacité à résoudre les titanesques problèmes économiques du pays; et voilà soudain les Frères musulmans forcés d’expliquer quand et comment ils comptent mettre en application la loi islamique. Non seulement leurs efforts visant à renforcer la crédibilité religieuse de leur mouvement risquent de compliquer leurs relations avec les autres blocs parlementaires, mais chaque passe d’arme avec le parti Al-Nour sera autant de munitions pour les leaders militaires calculateurs. Ces derniers pourraient fort bien exploiter cette rivalité pour conserver le pouvoir et se soustraire au droit de regard du Parlement.

Les Frères musulmans ne peuvent se permettre de sous-estimer l’essor des salafistes. Al-Nour «s’attaque à notre base», regrette Fayed. Ils disent que les Frères sont un parti comme les autres, qu’ils s’occupent de politique au lieu d’être les véritables gardiens de l’Islam.» Les deux factions islamistes se lancent déjà des piques sur ce qui est le plus à même de diviser l’opinion: l’adoption de la loi islamique. Pour mieux comprendre la position des salafistes, je me suis tournée vers Ibrahim AbdulRahman, porte-parole - à la barbe fournie - du parti Al-Nour dans la province de Dakahleya. Il décide du lieu: un café chic du centre de Mansourah.

Surrenchère sur qui sera le plus fidèle au prophète Mohammed

L’interview n’est pas des plus simples: les salafistes ne prennent manifestement pas un grand plaisir à détailler leur projet  face à la presse étrangère. AbdulRhaman s’affale dans une chaise, et fera de son mieux pour empêcher toute tentative d’échange sincère: il commence par affirmer qu’Al-Nour n’est pas un parti religieux, puis feint l’ignorance lorsque je lui demande pourquoi le parti ne compte aucun candidat chrétien (les leaders d’Al-Nour ont pourtant publiquement déclaré qu’ils refuseraient de soutenir un président chrétien).

Après une vingtaine de minutes de bavardage inutile, AbdulRahman se fend enfin d’une pique.

«Je dirais que les salafistes et le parti Al-Nour sont plus au fait des sciences religieuses et de la religion que les Frères musulmans», déclare-t-il.

Selon AbdulRahman, c’est un désaccord sur le calendrier de mise en application de la charia qui a constitué la principale pomme de discorde entre les deux partis.

«Al-Nour estime qu’il est de toute première importance d’adopter la charia à la première occasion», souligne-t-il.

Frères musulmans vs Salafistes

Si AbdulRahman s’est finalement expliqué sans trop de retenue face à une journaliste occidentale, Mohammed Yousef, le porte-parole du PLJ dans cette même province, semble redouter que son parti soit mal compris par le reste du monde. Je l’ai rencontré à Mansoura, dans les locaux du PLJ; des bureaux très classiques – murs blancs, télévisions à écrans plats et ordinateurs. Une carte orne un mur, indiquant, en différents tons de vert, les pourcentages de musulmans dans tous les pays d’Afrique. Au dessus de son épaule, j’aperçois une affiche du PLJ. Une colombe y prend son envol; ces quelques mots sont inscrits sur ses ailes:

«Liberté, nous protégeons. Justice, nous édifions»

Le parti Al-Nour est «très fondamentaliste», m’explique Yousef; il est en totale opposition avec le PLJ, qui «considère l’État comme un État civil doté de racines islamiques. Les droits de l’ensemble des citoyens seraient entièrement préservés, garantis par la loi et par la Constitution, et non par les croyances religieuses». Certes, admet-il, les Frères musulmans comptent eux aussi mettre en application la charia – mais ce sera fait progressivement, sur plusieurs décennies, pour que la société puisse s’y préparer. «Pour Al-Nour, l’État est un outil de transformation  du système, qui leur permettra de mettre en application la charia sans transition ni concertation», déclare-t-il. Dans le doux bourdonnement du bureau, Yousef me décrit le conflit qui opposera bientôt les deux partis. «Si Al-Nour - ou tout autre parti salafiste - fait pression sur le parlement pour mettre en œuvre le hudud [châtiments prévus par le Coran: lapider les personnes reconnues coupables d’adultères, trancher les mains des voleurs…] dans les plus brefs délais, les Frères musulmans s’y opposeront fermement», précise-t-il.

Les Frères musulmans à l'épreuve du défaut de paiement

D’autres points de désaccord rendent l’affrontement inévitable. Les Frères musulmans veulent faire une priorité de leurs projets visant à créer des emplois; les salafistes essaieront quant à eux de mettre en avant les vertus sociales et publiques, comme le port du foulard, l’idolâtrie religieuse et la prohibition de l’alcool. Les Frères musulmans ont par ailleurs pour objectif premier d’accroître les pouvoir du Parlement et de renvoyer les militaires égyptiens dans leurs casernes, tandis que la campagne d’Al-Nour repose sur la promotion de son programme social conservateur. Certains laissent même entendre que le Conseil suprême des forces armées pourrait faire appel au parti Al-Nour, deuxième force politique du Parlement, pour affaiblir les Frères musulmans – une tactique éprouvée, dont Hosni Moubarak a souvent fait usage.

 «En bref, les militaires souhaitent conserver les prérogatives qui étaient les leurs sous Moubarak, et pourraient donc encourager le programme social de réglementation des mœurs des salafistes en échange de leur soutien», explique Omar Ashour, de l’Institut des études arabes et islamiques (Université d’Exeter), de passage au Caire pour observer les élections.

 La virginité politique des salafistes

Cela étant la plupart des électeurs de Mansoura sont aujourd’hui à cent lieues de ces futures luttes d’influence. Les Égyptiens veulent avant tout élire un gouvernement incarnant une nette rupture avec le passé – et quoi de plus net qu’un parti n’ayant jamais tenté de prendre le pouvoir? Mosaab Talaat, 21 ans, étudiant en médecine vétérinaire, déguste un thé entouré de deux amis dans une petite boutique de téléphonie mobile. Il m’explique avoir voté pour le parti Al-Nour, mais le voilà totalement décontenancé lorsqu’on lui demande s’il se considère comme un salafiste. Il explique qu’il a voté Al-Nour parce qu’il pensait que ce parti serait moins corrompu que la vieille classe dirigeante égyptienne.

«Ils sont différents des anciens dirigeants, du fait de leur religion. C’est parce qu’ils sont musulmans qu’ils prendront soin de l’Égypte», estime Talaat. Lors des réunions de campagne auxquelles il a assisté, il a pu voir un célèbre cheikh salafiste soutenir le parti Al-Nour à Mansoura. Depuis, il se dit qu’une alliance de l’Islam et de la politique permettrait d’enrayer pour partie la corruption.

Au final, Talaat estime que la concurrence à laquelle se livrent Frères musulmans et salafistes profitera à l’Égypte. «Il ne devrait y avoir là qu’une situation normale, dit-il. Qui dit Parlement dit opposition. Désormais, les uns comme les autres œuvreront pour le bien de la nation égyptienne.»L’avenir lui donnera-t-il raison? A voir. Si la «concurrence» consiste en fait à brandir de part et d’autre les symboles de sa légitimité religieuse (ce qui permettrait à nouveau aux militaires de diviser pour mieux régner), la transition démocratique mouvementée et l’économie stagnante resteront au point mort. Et le peuple égyptien paiera l'addition.

SARAH A. TOPOL

Foreign policy    

Traduit par Jean-Clément Nau

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Foreign Policy

Les articles signés Foreign Policy ont d'abord été publiés en anglais sur le site Foreign Policy, magazine en ligne américain de Slate Group, spécialisé dans les affaires étrangères et l'économie.

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