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Nicolas Sarkozy à Kigali, le 25 février 2010 au mémorial du génocide rwandais. REUTERS/Philippe Wojazer
Nicolas Sarkozy à Kigali, le 25 février 2010 au mémorial du génocide rwandais. REUTERS/Philippe Wojazer

Enfin la vérité sur le génocide rwandais?

En décrétant le 10 janvier 2012 que les tirs de missiles qui ont abattu l’avion du Président rwandais Juvénal Habyarimana, le soir du 6 avril 1994, provenaient du fief de ses fidèles les juges français ont indirectement attribué l’attentat aux extrémistes hutu qui seuls pouvaient avoir l’accès à ce lieu très protégé.

Mise à jour du 1er juin: Un document de l'ONU révélé par le quotidien français Libération démontre la présence de missiles français Mistral dans l'arsenal militaire Rwandais au moment de l'attentat contre le président Juvénal Habyarimana, le 6 avril 1994. Cette révélation vient renforcer la thèse selon laquelle il aurait été assassiné par son entourage, et non par les rebelles Tutsis du Front patriotique rwandais.

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La justice est une arme politique, surtout quand elle est l’arbitre des enjeux historiques. En décrétant le 10 janvier 2012 que les tirs de missiles qui ont abattu l’avion du Président rwandais Juvénal Habyarimana, le soir du 6 avril 1994, provenaient du fief de ses fidèles – le camp de la garde présidentielle qui veillait sur sa maison - les juges français anti-terroristes, Nathalie Poux et Marc Trévidic, ont indirectement attribué l’attentat aux extrémistes hutu qui seuls pouvaient avoir l’accès à ce lieu très protégé.

Des conclusions difficilement contestables

Des conclusions basées sur un rapport balistique, ce qui les rend difficilement contestables, et qui ont pour premier effet de… confirmer qu’il y a bien eu génocide ! Un rappel apparemment nécessaire, quand bien même celui-ci est reconnu par les Nations Unies depuis 1994.

On le sait depuis cette époque, l’explosion du Falcon 50 d’Habyarimana  a servi de signal pour déclencher le dernier génocide du XX ème siècle : 800 000 morts, d’avril à juillet 1994. Or les membres de la minorité tutsi ont été tués, sous le prétexte qu’il fallait « venger » la mort du Président hutu.

Cette vengeance semblait alors d’autant plus « justifiée » que, dès le 6 avril au soir, l’attentat a été attribué au Front Patriotique Rwandais (FPR), un mouvement armé regroupant essentiellement des enfants d’exilés tutsi, qui avaient fui le pays lors de précédents pogroms, avant de revenir par la force dans leur pays en 1990. Au moment de l’attentat, la hache de guerre était officiellement enterrée : des accords de paix avaient été signés huit mois auparavant, annonçant un partage du pouvoir qui n’était pourtant toujours pas mis en œuvre. Notamment en raison de la réticence du Président lui-même, mais surtout de son camp.

Le soir où il rentrait de la conférence régionale de Dar es Salam en Tanzanie, Habyarimana, sous pression de la communauté internationale, venait pourtant de céder. Il avait enfin accepté de mettre en place les institutions de transition qui faisaient la part belle au FPR et à l’opposition hutu, et le dépouillaient de ses pouvoirs. Trop de concessions pour les ultra de son camp ? D’emblée, dés le lendemain, 7 avril, la radio nationale, les proches du Président, et singulièrement la France, désignent, sans avancer de preuves, le FPR (et les Casques bleus belges) comme responsables de l’attentat.

Au nom de la colère populaire

C’est donc au nom de la colère populaire, que sera dès lors commis le génocide. Même si depuis plusieurs mois, les achats d’armes, l’entraînement des miliciens, les discours haineux de la radio, préparaient les esprits au pire.

Alors que l’attentat ne sera jamais revendiqué, la thèse de la culpabilité du FPR va devenir une des hypothèse dominante qui pendant prés de vingt ans aura les faveurs non seulement des auteurs du génocide, mais  aussi de tous les négationnistes qui vont s’acharner à reécrire l’Histoire. Car si le FPR, crée par des Tutsi, est responsable de l’attentat qui a permis d’exterminer son propre peuple, alors le génocide… n’est pas un génocide. Tout au plus un gigantesque massacre, le plus fulgurant du XX ème siècle, qu’on peut déplorer, mais aussi « expliquer » par le déchaînement des passions.

Thèse défendue avec un acharnement hallucinant

Tous les responsables des massacres, mais aussi quelques journalistes et « experts » de la région, vont défendre cette thèse avec un acharnement qui aujourd’hui semble hallucinant. Il est vrai qu’ils peuvent s’appuyer sur le premier magistrat français en charge à partir de 1998 de l’enquête sur l’attentat: le juge anti-terroriste Jean-Louis Bruguière.

 Dès le départ partisan, il accuse le FPR d’avoir éliminer son adversaire  et privilégie la thèse selon laquelle les missiles ont été tirés de la colline de Massaka (qui n’est pas un lieu gardé par le FPR, juste un nomans’land commode) sans jamais avoir été au Rwanda, ni même procéder à une enquête balistique.

C’est justement cette démarche élémentaire qu’entreprend son successeur, Marc Trévidic. Loin de clôturer le dossier Bruguière qui avait conduit au lancement de neuf mandats d’arrêt contre des officiels du FPR (et à la rupture des relations diplomatiques entre Paris et Kigali), Trévidic ré-interroge des témoins parfois « achetés » à coup de visas.

Et se rend, lui, au Rwanda avec une équipe de techniciens qui vont étudier le souffle des tirs, l’orientation de l’avion au moment de l’atterrissage, bref tous les paramètres qui permettent de se faire une idée sans se laisser influencer par des préjugés politiques.

En affirmant « sans aucun doute possible » que les tirs sont venus du camp de Kanombé où se trouvait la garde prétorienne du Président, les experts ont, sans le vouloir, mis un terme à prés de vingt ans de polémiques et renforcé l’idée que ce génocide a bien été préparé, même si les auteurs n’ont pas laissé de preuves écrites de leur conspiration.

La première enquête française, celle de Bruguière, se retrouvant à la poubelle, bien des questions restent encore en suspens :

- Faut-il mettre en cause le juge Jean-Louis Bruguière, déjà décrédibilisé dans l’enquête sur l’attentat de Karachi ?

-  Ce n’est pas d’incompétence en effet que le magistrat est soupçonné, mais de manipulations. En le confrontant à ses manœuvres, saura t-on qui en bénéficiait ? Et pour qui Bruguière agissait? les télégrammes de Wikileaks ont déjà révélé que le juge avait le feu vert de l’Elysée avant d’accuser le FPR.

Mais la question se pose aussi pour certains « experts » et journalistes qui ont sans relâche défendu la thèse selon laquelle le FPR était l’auteur de l’attentat : les journalistes Stephen Smith et Pierre Péan, militants de cette cause, voient aujourd’hui leur crédit affaibli. Mais que penser d’universitaires comme le sociologue André Guichaoua, l’historienne Claudine Vidal ou l’historien belge Filip Reyntjens ? Non seulement ils ont accusé avec véhémence le FPR, mais ils ont noué avec Bruguière, et son enquêteur, des relations intenses.

- Qui sont les auteurs et les commanditaires de l’attentat ? Le rapport balistique restreint les pistes, mais relance aussi l’enquête prés de vingt ans après. Même si c’est un peu laborieux, il n’est pas impossible, dans un pays petit comme la Bretagne et dans un lieu aussi restreint que le camp Kanombé, de remonter certaines pistes. Mais les experts mandatés par le juge Trévidic, ont aussi souligné que les missiles SA 16 qui ont servi à abattre l’avion sont d’un maniement compliqué qui nécessite « cent heures d’entraînement ». Lequel, peu discret, n’a peut-être pas eu lieu au Rwanda. Y a t-il des complices étrangers, et peut-être occidentaux, qui ont prêté leur concours aux conspirateurs? C’est une question que le juge devra examiner…

-  D’autant plus que l’intervention troublante dans ce dossier de certains outsiders comme l’ex-gendarme de l’Elysée Paul Barril qui était présent au Rwanda autour de la date de l’attentat soulève quelques interrogations troublantes. Le juge Bruguière, qui l’a auditionné trois fois, n’a jamais jugé utile de lui demander où il était le 6 avril au soir.

- Au delà des francs tireurs, c’est aussi l’implication de Paris, ou plutôt d’une certaine France, qu’il faudra examiné. Pourquoi notre pays est le seul (contrairement à la Belgique et aux Etats Unis notamment) à avoir mordicus défendu, dés la première heure, la thèse accusant le FPR? Comment se fait-il que la seule boite noire de l’avion jamais retrouvée se révèle être, non pas la boite noire d’un Falcon 50, mais celle d’un… Concorde d’Air France?

Une polémique s’achève, la vraie enquête, elle, ne fait que commencer.

Victor Tobler

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Victor Tobler. Journaliste français spécialiste du Rwanda.

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