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Le célèbre producteur Quincy Jones s'est découvert des racines camerounaises à la suite d'un test ADN. REUTERS/GUS RUELAS
Le célèbre producteur Quincy Jones s'est découvert des racines camerounaises à la suite d'un test ADN. REUTERS/GUS RUELAS

Le Cameroun, nouveau berceau des Afro-américains

De plus en plus d'Afro-américains en quête d'identité se rendent au Cameroun, pays de leurs ancêtres.

Les artistes Spike Lee, Quincy Jones ou encore India Arie ont retrouvé leurs origines africaines au Cameroun.

Comme eux, près de 8.000 Afro-américains ont découvert leurs racines dans ce pays d’Afrique centrale après s’être soumis à un test ADN.

Fin décembre 2011, 87 d’entre eux ont fait le voyage retour en se rendant notamment à Bimbia (sud-ouest du Cameroun), ancien port négrier. Leur venue a fait revivre la mémoire oubliée de l’esclavage au Cameroun.

Programme de «retour aux origines»

C’est après une bonne heure de piste rocailleuse à travers la forêt qu’on atteint Bimbia, un petit village perché sur les hauteurs de la ville de Limbé, dans le sud-ouest du pays.

Il faut ensuite abandonner son véhicule pour redescendre à pied, à travers une forêt de bambous, vers les criques environnant la cité.

L’ancien port négrier conserve encore des vestiges de la traite, notamment des fondations de bâtiments qui servaient à emprisonner les esclaves avant leur embarquement sur des bateaux.

C’est dans ce cadre fort en symbole que 87 Afro-américains encadrés par une association basée à New-York, ARK Jammers, sont venus se recueillir sur les traces de leurs ancêtres.

Ce voyage organisé, baptisé «Ancestry Reconnection Program», que l’on pourrait traduire par «programme de retour aux origines», les a conduits du nord au sud du pays pour s’achever par ce pélerinage à Bimbia, la «Gorée» (île en face de Dakar où est installé un musée de la traite négrière) camerounaise méconnue et abandonnée.

La journée a été riche en émotion pour les visiteurs. A quelques centaines de mètres de la plage, les populations locales ont joué une pièce théâtre retraçant la capture d’esclaves par les villageois de l’époque.

Les Américains ont pleuré aux cris de la comédienne, impuissante devant le départ de son fils enchaîné.

Ils ont ensuite fait la grimace en goûtant le breuvage au vin de palme offert par les chefs traditionnels en guise de purification et répondu en gospel aux chants des locaux leur souhaitant la bienvenue avant d'aller enfin se recueillir sur les rivages rocheux, dernière étape des esclaves avant les Amériques.

Lauren, trentenaire exerçant dans le marketing au Texas explique des sanglots dans la voix: 

«C’est vraiment étrange! Je réalise les peines et les souffrances qui sont arrivées ici et en même temps, si je suis aujourd’hui ce que je suis, c’est aussi grâce à ces peines et ces souffrances.»

La jeune femme à la peau claire et aux traits fins explique avec beaucoup d’émotion la démarche qui l’a conduite jusqu’au Cameroun:

«C’est incroyable! En tant qu’Afro-américains nous sommes surtout considérés comme descendants d’esclaves. En retrouvant nos origines, nous devenons des descendants d’hommes libres. Cela fait une énorme différence de ne plus penser que notre histoire n’a pas commencé il y a seulement 300 ou 400 ans avec quelqu’un qui n’avait pas de droit.»

Ces origines, les Américains les ont retrouvées en passant un test ADN auprès de la firme African Ancestry, inventeur du concept. Gina Paige, présidente et co-fondatrice d’africanancestry.com accompagne le groupe d’Américains:

«En tant qu’Afro-américains nous ne sommes pas en mesure d’établir notre arbre généalogique au-delà d’une certaine génération puisqu’il n’y a plus de traces écrites de nos ancêtres. Grâce à l’ADN nous pouvons déterminer avec précision l’origine ethnique de quelqu’un.

C’est une pratique de plus en plus populaire. Nous avons testé plus de 20.000 personnes. Quinze à vingt pour cent d’entre elles avaient leurs origines au Cameroun.»

L’histoire méconnue de l’esclavage au Cameroun

Si le chiffre mentionné par Gina Paige prouve le rôle central du Cameroun dans la traite négrière, l’histoire de l’esclavage reste méconnue et largement sous-étudiée.

Lisa Aubrey est professeure d'études africaines et africaines-américaines à l’université de l’Arizona.

Dreadlocks nouées en chignon, vêtue d’un tee-shirt portant la mention «Black Holocaust», cette quinquagénaire noire-américaine rend compte avec émotion de ses dernières trouvailles sur la traite négrière:

«La recherche actuelle ne considère pas le Cameroun comme un carrefour significatif de la traite négrière. Nous sommes en train de découvrir que cela est complètement faux. De 46.000 déportés d’origine camerounaise, nous estimons aujourd’hui leur nombre à 68.000. Et c’est un chiffre encore largement sous-estimé quand on pense qu’au moins 32 millions d’Africains ont été victimes de la traite transatlantique et transaharienne.»

Au Cameroun, l’arrivée des Caméricains

L’arrivée des Caméricains est, bien sûr, l’occasion de faire resurgir cette histoire douloureuse autant que taboue. Certaines tribus ont en effet collaboré avec les Européens il y a plusieurs centaines d’années afin de capturer et vendre d’autres peuples.

Lors du pèlerinage à Bimbia, devant les Afro-américains, un ancien, natif du village prend la parole en guise d’excuse. 

«Ils ne savaient pas», explique-t-il à l’assemblée, décrivant comment les esclaves capturés parmi des tribus voisines par leurs ancêtres étaient échangés par les chefs traditionnels de la côte, contre des boissons alcoolisées et des breloques que leur apportaient les Portugais, premiers Européens à contrôler ce trafic.

Le processus de guérison fait, par conséquent, partie intégrante de ce programme «retour aux origines», comme l'explique le professeur Lisa Aubrey:

«Ce pillage de l’Afrique, nous sommes toujours en train d’essayer d’en guérir. Nous avons enfin l’opportunité de nous retrouver, de redevenir ce que nous sommes vraiment! Le continent africain a souffert aussi, on a pillé ses ressources humaines avec de graves conséquences économiques tandis que les pays européens sont devenus avec la traite négrière les pays développés qu’ils sont aujourd’hui. Nous voulons rendre ce qui revient à notre continent aux côtés de nos frères et sœurs africains.»

Qu'en pensent les lointains cousins camerounais?

Dans le village de Bimbia, tout le monde a bien sûr été sensibilisé et préparé à la venue des «frères et sœurs d’Amérique».

Quelques banderoles ont été accrochées pour leur souhaiter la bienvenue. Les villageois ont aussi chanté et dansé pour les accueillir…

Mais bien que touchés par l’émotion manifeste des «Caméricains», certains espèrent que l’initiative ira au-delà des simples retrouvailles et des actions symboliques.

Sopo, la quarantaine, travaille comme brancardier dans la ville voisine de Limbé. Il espère que les «Cameroonian-Americans» qui ont débarqué munis de tablettes tactiles dernier cri et d’imposants appareils photos mettront la main à la poche pour développer son village natal:

«Ils doivent faire quelque chose! Ils ont vu que nous n’avons ni route, ni immeuble digne de ce nom, pas d’hôtel, pas d’hôpital…»

Et à la question de savoir s’il n’est pas un peu prématuré d’exiger un coup de main économique des Afro-américains, Sopo répond avec une logique implacable:

«Certains de nos enfants partent avec des visas en Occident et ne reviennent jamais! C’est bien la preuve que la vie est plus douce là-bas… Ces Américains peuvent faire quelque chose pour nous.»

De leur côté, les «Caméricains» sont repartis ravis en promettant de revenir en visite sur leur terre d’origine. Un prochain séjour est d’ores et déjà prévu en décembre pour une 3ème édition de ce programme de retour aux sources.

Sarah Sakho

 

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Sarah Sakho

Sarah Sakho. Correspondante de RFI au Cameroun.

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