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Une mère fait la lessive dans un township de Soweto, 11 mai 2011. REUTERS/Siphiwe Sibeko
Une mère fait la lessive dans un township de Soweto, 11 mai 2011. REUTERS/Siphiwe Sibeko

Un siècle après, l'Afrique du Sud a-t-elle encore besoin de l'ANC?

Cent ans après la création de l'ANC, le parti victorieux du régime de l'apartheid se cherche un avenir digne de son histoire. Mais est-il toujours autant porteur d'espoirs?

«Le centenaire est extrêmement important parce que cent ans dans la vie de toute personne, dans la vie de toute organisation, c'est clairement une marque de réussite», a déclaré Baleka Mbete, présidente de l'ANC, au quotidien sud-africain Mail & Guardian le 6 janvier lors de l'ouverture des célébrations du centenaire de l'ANC.

«Pour le peuple d'Afrique du Sud, que cette organisation [...] continue de montrer la voie dans cette ère de gouvernement, c'est vraiment quelque chose qui donne de l'espoir pour l'avenir», a-t-elle ajouté.

Mais ces célébrations ont-elles été si festives que les responsables politiques veulent laisser croire? Ce week-end de festivités l'a-t-il réellement été pour tous les Sud-Africains? Retour sur un siècle d'histoire pour comprendre l'importance de ce parti en Afrique du Sud.

1912-2012: un siècle de combat

1912: les divisions raciales en Afrique du Sud sont telles que sous l'impulsion de Gandhi, qui débutait sa carrière d'avocat dans ce pays, un groupe d'intellectuels noirs favorables à une revendication politique non violente décide de créer un parti, la SANNC (South African Native National Congress) qui prendra le nom de l'ANC en 1923. Le but est de lutter contre le colonisateur afrikaans qui tend à diviser la population sud-africaine et à donner aux blancs, tous les privilèges et les pouvoirs.

Un an après, en 1913, une loi sur les propriétés foncières est mise en place et durçit un peu plus les inégalités raciales. Le «Native Land Act» interdit aux noirs d’être propriétaires de terres en dehors des réserves où ils sont tenus de vivre. S'ensuit une longue escalade de lois restreignant toujours plus les droits des noirs, allant jusqu'à séparer l'espace public entre blancs et noirs. Le régime de l'apartheid restera légal en Afrique du Sud jusqu'en 1994.

Face à ces injustices, un homme sort du lot. Il s'agit d'un certain Nelson Mandela. Jeune avocat, il rejoint l'ANC en 1944 et s'insurge contre les nouvelles lois raciales mises en place en 1948. C'est le début d'un long combat pour l'égalité des peuples. En 1963, il est incarcéré et ne sortira de prison qu'en 1990 après 27 années passées de détention, dont 18 sur l'île de Robben Island.

Libéré le 11 février 1990, Nelson Mandela reçoit le Prix Nobel de la paix en 1993 et devient le premier président noir d'Afrique du Sud en 1994, et un héros incontestable sur la scène internationale.

L'arrivée au pouvoir de Mandela est aussi une victoire pour l'ANC, qui était interdite en Afrique du Sud à partir de 1960. Ce parti, symbole de la lutte contre l'apartheid, est alors soutenu par tous les noirs sud-africains qui, en 1994, pensent que les inégalités raciales ne seront bientôt qu'un lointain souvenir.

Or en 2012, même si le pouvoir est effectivement aux mains de dirigeants noirs, la situation économique ne s'est pas améliorée pour une grande majorité de Sud-Africains noirs, toujours frappés par le chômage et vivant dans les townships reculés des grandes villes sud-africaines. Aujourd'hui, le parti conserve une large majorité avec plus de 60% de la population qui vote ANC, mais son électorat s'érode, explique RFI. Beaucoup d'inégalités subsistent entre noirs et blancs et le président Jacob Zuma est décrié pour ne pas faire avancer la situation.

Quant aux anciens membres de l'ANC qui ont porté ce parti au pouvoir, lutté pour l'indépendance du pays et combattu contre l'apartheid, sont-ils autant enjoués face à ce centième anniversaire que ce qu'annoncent les actuels reponsables du parti?

«Le parti est plus divisé que jamais»

Même si certains leaders de l'ANC font figures de héros (à commencer par Nelson Mandela) et sont devenus de riches hommes d'affaires ou de puissants hommes politiques, nombre de leurs anciens compagnons n'ont pas eu les mêmes chances.

C'est le cas de Kebby Maphatsoe, président de l'association des vétérans de l'ANC, pour qui la réalité est bien différente d'un Nelson Mandela, Thabo Mbeki (président de l'Afrique du Sud de 1999 à 2008) ou Jacob Zuma:

«Quand nous avons été démobilisés, il n'y avait rien de prévu pour les soldats entraînés et les responsables déployés dans différents pays. (...) La pauvreté parmi nos membres est source de profond mécontentement, certains vivent même dans la rue, sans aide», a-t-il confié à l'AFP.

Dans les esprits, il y a une certaine nostalgie quant aux anciennes certitudes du parti, une crainte et un soupçon que les actuels dirigeants de l'ANC n'ont pas l'envergure des titans de la veille. Beaucoup ont notamment peur que le parti au pouvoir n'entame son deuxième siècle avec l'image ternie d'un parti prêt à se déchirer.

«Les 100 ans de la création de l'ANC devrait être l'occasion d'une grande fête mais le parti est plus divisé que jamais» explique au Guardian William Gumede, auteur de "Thabo Mbeki et la bataille pour l'âme de l'ANC". «C'est une victoire amère car aujourd'hui, le parti est en chute libre.»

Le président Jacob Zuma a lui même reconnu le factionnalisme et les «démons politiques» au sein de l'ANC dans son discours du 8 janvier.

Même si le plus ancien mouvement de libération d’Afrique, au pouvoir depuis 17 ans, affiche aujourd’hui un million d’adhérents (ils étaient 600.000 il y a cinq ans) d'après RFI, cet anniversaire est entâché par une fracture au sein même du parti. La récente suspension pour cinq ans de Julius Malema, de ses fonctions de président de la Ligue jeunesse de l'ANC, pour incitation à la division au sein du parti, en est l'exemple le plus flagrant.

Très critique à l'égard de Jacob Zuma, Julius Malema dérange le pouvoir, avec des déclarations sulfureuses incitant notamment à la haine raciale. Cette mise à l'écart est pour certains un fait de plus pour éloigner toutes critiques à l'égard de Zuma, personnage controversé et lui même décrié pour son mode de vie somptueux.

Pour le frère de Thabo Mbeki, Moeletsi Mbeki, un économiste renommé en Afrique du Sud, «le parti est délabré aujourd'hui. Il a déjà atteint ses objectifs, qui était de lutter contre l'apartheid» a-t-il expliqué au Guardian.

Jacob Zuma a quant à lui affirmé dans son discours du 8 janvier 2012 que le parti devait incorporer de nouvelles idées et faire preuve de plus d'énergie pour travailler à l'amélioration du niveau de vie de la majorité des Sud-Africains, rapporte le Mail & Guardian.

En attendant ces améliorations, le quotidien britannique The Guardian a dévoilé que l'ANC avait dû racheter le lieu de naissance du parti à un prix d'or pour pouvoir y établir les célébrations de son centenaire. En juillet 2011, le parti aurait racheté pour 800.000 livres (environ 969.000 euros) l'église où avait été créé le parti il y a un siècle à un particulier qui l'avait acheté 22.000 livres (environ 30.000 euros) huit ans plus tôt. Un rachat réalisé sur les deniers publics de l'Afrique du Sud.

Audrey Lebel

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Audrey Lebel. Journaliste à SlateAfrique

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