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Soweto, miroir d'une Afrique du Sud qui dit merci mais critique l'ANC


A Soweto, le mémorial de la Charte de la Liberté de l'ANC, le 12 décembre 2011 AFP/Archives Alexander Joe

Soweto, foyer de la lutte contre l'apartheid, n'est plus tout à fait le bastion de l'ANC qu'il était. La fidélité au parti centenaire reste vive mais beaucoup jugent qu'"il bouffe l'argent" public alors que les besoins sont immenses.

"Ils nous ont rendu un grand service dans le passé mais on ne peut pas vivre dans le passé. Ils se reposent sur leurs lauriers", explique Zoliswa Jayiya, 23 ans, outrée par "le niveau de corruption inacceptable".

Cette jeune diplômée, originaire d'une famille moyennement aisée de Port Elizabeth (sud), travaille près du mémorial de la Charte de la Liberté, érigé au coeur de la plus grande township de Johannesburg. C'est là que l'ANC structura ses revendications et son combat contre l'oppression de la minorité blanche.

Le manifeste de 1955, écrit avec d'autres organisations anti-apartheid y est gravé dans la pierre. Il proclame que le pays "appartient à tous ceux qui y habitent, Noirs ou Blancs" et notamment le droit pour tous à l'éducation, au travail, au partage des richesses, à un logement décent...

Dix-sept ans après l'arrivée de l'ANC au pouvoir, les barrières raciales ont été officiellement abolies, le droit de vote accordé à tous, des progrès gigantesques accomplis, mais 10% des Sud-Africains n'ont toujours pas d'eau courante, 20% pas l'électricité et l'inscription annuelle d'un enfant dans une bonne école, autrement dit privée, coûte 20 à 30 mois de salaire d'employé.

"Il y a des gens dont les préjugés raciaux ne changent pas et le fossé économique est énorme", dit Zoliswa.

Autour d'elle, les amis de son âge ne votent pas: "C'est comme les gosses gâtés qui perdent leurs affaires en sachant que leurs parents vont leur racheter. C'est tellement facile d'oublier qu'on n'avait pas ce droit de vote il y a vingt ans".

"Il faut juste lui donner une chance"

"On a une super Constitution" mais "l'opposition va continuer de grossir si l'ANC continue d'agir comme elle le fait", estime-t-elle. L'affaire du ministre des Affaires locales, Sicelo Shiceka, limogé après des escapades privées en Suisse au frais de l'Etat la choque, tout comme "les logements sociaux d'une qualité épouvantable".

Depuis la fin du régime ségrégationniste en 1994, l'Etat sud-africain a subventionné la construction de 2,8 millions de maisons mais les autorités reconnaissent que 20% ont des murs et un toit pourris.

"On ne peut pas blâmer le parti pour ça, c'est la faute des promoteurs", défend un habitant de Soweto, David Meyers, dit "Bollo", 51 ans, qui n'imagine pas sa vie sans l'ANC.

"J'en ai profité, pas financièrement mais pour ma dignité. Cela m'a donné les moyens de me former, de penser, de ne pas avoir peur", dit-il.

"Ce que j'aime à l'ANC c'est qu'ils voient en chaque homme de la rue un manager, il faut juste lui donner une chance", ajoute-t-il.

Les bidonvilles autour de Soweto? C'est la faute au trop grand nombre d'immigrés du Zimbabwe selon lui. L'opposition? "Elle sert de chien de garde et à critiquer les erreurs mais ne participe pas au développement."

Le centenaire? Il risque une petite critique sur le coût des festivités (au moins 100 millions de rands, soit 9,5 millions d'euros) et trouve que l'argent aurait été mieux utilisé sous forme "de bourses pour aider des jeunes à financer leurs études ou le lancement d'un business".

La corruption? "C'est comme une voiture accidentée, il faut simplement réparer."

Surprise, pourtant, aux élections locales en mai dernier: si Soweto a bien sûr voté ANC - permettant au parti de garder Johannesburg - l'opposition a réalisé une percée à Kliptown, le quartier où a été signée la Charte de la Liberté.

Evoquant l'ANC, David Meyers a fait état de l'exaspération d'habitants de Soweto car, selon eux, "ils bouffent l'argent".