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Des milliers de Nigérians rapatriés "vidés" de Libye

Lorsqu'il est descendu de l'avion le ramenant de Libye au Nigeria et qu'il a entendu dire que le gouvernement de l'Etat d'Edo, dont il est originaire, avait mis en place un programme de réhabilitation pour les "déportés", Bright a d'abord cru à une arnaque.

"On s'est fait avoir tant de fois depuis des mois", raconte à l'AFP ce Nigérian d'une quarantaine d'années. 

Sur le tarmac de l'aéroport de Lagos, épuisés par des mois de peur, de tortures et de prières dans les centres de détention de Tripoli ou de Benghazi, près de 300 "rapatriés" nigérians ont enregistré leur nom, leur ancienne adresse et le numéro de téléphone d'un proche. Dix chiffres, appris par coeur, qu'ils portent comme seul bagage depuis le jour de leur départ. 

Bright ne s'est guère ému devant la représentante du ministère des Affaires Étrangères, fraîchement arrivée d'Abuja, distribuant quelques tupperwares de riz jollof devant les caméras de télévision. Il n'a même pas vu l'immense affiche de la première Dame, Aïsha Buhari, leur souhaitant un bon retour au pays. 

Mais quand il a compris que le gouverneur de l'Etat d'Edo avait affrété des bus pour les ramener chez eux, à quelque 400 kilomètres de là, il en a eu "des frissons".

"C'est la première fois dans l'histoire que le Nigeria fait quelque chose pour nous", poursuit ce père de trois enfants, dans un anglais parfait. "J'ai toujours eu l'impression d'être transparent dans mon pays".

Bright est donc monté dans le bus qu'il l'emmènerait retrouver sa famille, avec 42.500 nairas (100 euros) en poche offerts par l'Organisation Internationale pour les Migrations (OIM) et un sac rempli d'affaires de toilettes. 

Mais même si Bright "remercie Dieu d'être revenu vivant de l'enfer", il ne se fait pas vraiment d'illusions. Il lui en faudra plus pour recommencer une nouvelle vie. 

"J'ai revendu le minibus que je conduisais pour partir en Europe. Ma famille s'est endettée pour me faire sortir du centre de détention. Je n'ai plus rien. Je suis vidé".

- Disparaître -

Après l'émotion mondiale provoquée par les vidéos de CNN sur le trafic des migrants en Libye, et le sommet Europe/Afrique où neuf chefs d'Etat se sont engagés à lutter contre l'immigration clandestine, le président nigérian Muhammadu Buhari s'est engagé à rapatrier "tous les Nigérians bloqués en Libye". 

Ils seraient plus de 5.000 encore selon les autorités. Bien plus, selon ceux qui en reviennent. 

Le ballet des avions affrétés par l'OIM s'est accéléré. Deux avions, deux fois par semaine, arrivent de Tripoli. Près de 1.300 Nigérians sont rentrés au mois de novembre, contre 826 le mois précédent.  

Le président Buhari s'est targué d'offrir un travail et une place dans la société à ses "enfants", mais en réalité, seul l'Etat d'Edo, dont sont originaires 80% des candidats au départ, a mis en place un véritable programme de réinsertion. 

Les autres disparaissent dans les méandres tentaculaires de Lagos, mégalopole de 20 millions d'habitants, ou à l'église de T.B. Joshua, pasteur millionnaire qui a promis, lui aussi, de leur donner quelques milliers de nairas. 

Ils étaient 257 ce jour-là à arriver en bus jusqu'à Benin City, la capitale de l'Etat d'Edo. Trois jours plus tard, un autre convoi arriverait dans cet hôtel mis à leur disposition pendant deux nuits, où on leur propose des formations professionnelles, notamment dans le secteur de l'agriculture. Loin, très loin de leur rêve européen. 

Trente millions de nairas (73.000 euros) ont été débloqués par le gouverneur Godwin Obaseki, le premier politicien de la région, selon tous les acteurs locaux, à prendre le problème au sérieux. Il a mis en place une "force spéciale contre la traite humaine" en septembre dernier.

"C'est une grave crise", s'inquiète soeur Florence, une religieuse chargée du suivi psychologique de ces migrants échoués. "Ils sont trop nombreux. Je ne sais pas combien de temps on arrivera à tenir", avoue-t-elle en portant un nourrisson minuscule et totalement déshydraté dans ses bras. 

- Confiance -

Pourtant, dès le lendemain, ils n'étaient plus qu'une vingtaine à errer entre les chambres du motel. Seuls les plus affaiblis, ceux qui ne trouvent pas le courage d'affronter l'échec devant leur famille, sont restés. 

"On ne peut pas les forcer à rester mais on a leurs coordonnées et on veut continuer à les suivre", souffle Abieyuwa Oyemwense, une des responsables de cette "force spéciale". "Il faudra le temps pour que certains réussissent et passent le mot". Kelvin, lui, n'a même pas pris le soin de s'enregistrer. "A quoi bon", lance ce grand gaillard de 28 ans, les bras recouverts de cicatrices, tristes souvenirs qu'il a ramenés avec lui de Libye. "Ils ne feront jamais rien pour nous."

Kelvin a attrapé son pécule et son sac plastique, avec des tongs en plastique, un savon et une serviette de bain et il est parti rejoindre son épouse. Sur le trottoir, il marchait lentement comme un ancien détenu tout juste sorti de prison: heureux d'avoir échappé à la mort mais pétrifié à l'idée de devoir tout recommencer à zéro. 

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