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Mohammed Ahmed Mustafa al-Dabi à Khartoum le 21 décembre 2011.AFP/ ASHRAF SHAZLY
Mohammed Ahmed Mustafa al-Dabi à Khartoum le 21 décembre 2011.AFP/ ASHRAF SHAZLY

Le pire observateur des droits de l'homme est en Syrie

Le choix du général soudanais Mohammed Ahmed Mustafa al-Dabi pour conduire les observateurs, est très loin de faire l'unanimité.

Neuf mois que le vent de la révolte souffle sur la Syrie. Selon les chiffres des Nations Unies, la répression orchestrée par le président Bachar al-Assad aurait fait plus de 5000 morts. Mais pour la première fois depuis le début du mouvement, plusieurs personnes sont aujourd'hui les témoins de cette violence. Les observateurs de la Ligue arabe sont arrivés dans le pays le 26 décembre. Le 27, ils se sont rendus dans la ville de Homs - épicentre de la révolte, où les affrontements feraient, selon les militants, souvent plusieurs dizaines de morts par jour. Des milliers de personnes sont descendues dans la rue pour protester contre Assad à l'arrivée des observateurs; selon les militants, les tanks de l'armée syrienne ne se sont retirés de la ville que quelques heures avant la visite du groupe de la Ligue arabe.

«Je vais à Homs», a annoncé, catégorique, le général Mohammed Ahmed Mustafa al-Dabi, chef de la mission d'observation de la Ligue arabe; face aux journalistes, il a affirmé que le régime Assad s'était montré «très coopératif». Dans la vidéo ci-dessous, les observateurs et leur chef al-Dabi (à l'extrême gauche) sont approchés par des habitants de Homs qui leur demandent de venir dans la quartier bab al-Amr, bastion de la contestation et de la répression du régime. Les observateurs refusent d'aller plus loin, alors qu'ils entendent des salves d'armes à feu.

 

Un général pas très comode

Mais Dabi pourrait être le chef de mission humanitaire le plus improbable que le monde ait jamais connu. C'est un partisan acharné du président Omar al-Bachir, qui est recherché par la Cour pénale internationale pour génocide et crime contre l'humanité du fait de la politique menée par son gouvernement au Darfour. Dabi a lui-même œuvré dans cette région soudanaise agitée, où il est accusé d’avoir supervisé la création de milices particulièrement redoutées, les «janjawid»- ce qui suffit à faire blêmir les militants des droits de l’homme.

Son engagement au Darfour remonte à 1999, soit quatre avant que la région ne connaisse une explosion de violence dévastatrice – explosion qualifiée de «génocide» par le secrétaire d’État Colin Powell. Le Darfour est alors aux portes d’une guerre opposant les communautés arabes et masalit. Quelques années plus tard, cette même ligne de faille provoque un conflit interethnique plus sanglant encore; la situation devient incontrôlable, et Bachir envoie Dabi au Darfour pour restaurer l’ordre.

Le général Dabi au Darfour

Selon l'ouvrage "Darfour: A New History of a Long War", de Julie Flint et Alex De Waal, Dabi est arrive à Geneina (la capital du Darfour de l’ouest) le 9 février 1999, avec deux hélicoptères de combat et 120 soldats. Il y est resté jusqu'à la fin du mois de juin. Pendant cette période, il se fait un nouvel ennemi en la personne du gouverneur masalit du Darfour Occidental.

«Le gouverneur Ibrahim Yahya décrit la période comme le commencement de l'organisation des Janjawid: des chefs de milices [arabes], comme Hamid Dawai et Shineibat, ont reçu de l'argent des mains du gouvernement pour la première fois. L'armée fouillait et confisquait les armes dans les villages, et au bout de deux jours, les Janjawid arrivaient. Ils attaquaient et pillaient de six heures du matin à deux heures de l'après-midi, et pendant tout ce temps, l'armée n'était qu'à dix minutes de route. C'est ainsi qu'ils ont brûlé l'ensemble de Dar Masalit», décrit l'ouvrage.

Cinq années plus tard, le récit de Yahya a été confirmé par un commandant de l'Armée de libération soudanaise, un groupe révolutionnaire de la région. «[L]es choses ont changé en 1999», a-t-il expliqué à Flint et De Waal. Les FDP [Forces de défense populaires, une milice gouvernementale] se sont retirées et les janjawid sont arrivés; les janjawid ont occupé toutes les bases des FDP."

Le général Dabi, «fier de son passage au Darfour»

Dabi ne brosse pas le même portrait de son passage au Darfour, mais il n’a pas clairement démenti les récits détaillés de ses méthodes de répression de la violence. Face à Flint et De Waal, il a expliqué avoir fourni des ressources aux tribus afin qu’elles puissent résoudre leurs problèmes, et avoir employé la manière forte pour amener les chefs à se réconcilier, «en les menaçant à coup de balles réelles lorsqu’ils trainaient des pieds», pour citer les auteurs de l’ouvrage. «Je suis très fier de mon passage à Geneina», a déclaré Dabi.

Lors d’un entretien accordé à Foreign Policy, De Waal nous a expliqué que Yahya, qui deviendra haut commandant au sein d’un groupe rebelle - le Mouvement pour la justice et l’égalité (MJE) - avait «une dent» contre l’armée soudanaise; mais en accusant Dabi d’avoir créé les janjawid, il n’était pas loin de la vérité.

«Pour le commandement de l’armée, les milices sont aussi utiles qu’effrayantes», précise De Waal. En régularisant les milices arabes, Dabi avait donc un double objectif: les contrôler, d’une part; donner une légitimité à leurs activités, et en faire une future force de frappe, d’autre part.

L'homme d'Omar el Béchir

Le rôle que Dabi à joué au Darfour n’est qu’un épisode dans une carrière longue de plusieurs décennies – carrière consacrée à la protection des intérêts du régime Bachir. On lui a régulièrement confié les dossiers les plus sensibles du régime. En 1989, lorsque Bachir est arrivé au pouvoir au terme d'un coup d'État, il a été promu à la tête du service des renseignements militaires. En août 1995, lorsque les manifestants de l'université de Khartoum se sont attirés les foudres du régime, il est devenu le chef du service de renseignement extérieur, évinçant un fidèle d'Hassan al-Turabi, islamiste partisan de la ligne dure - qui avait aidé Bachir à conquérir le pouvoir. Et de 1996 à 1999, alors que la guerre civile ravage le Soudan du Sud, Dabi se voit attribuer le rôle de chef des opérations militaires.

Ceci étant dit, c'est sans doute à l'épisode le plus récent de sa carrière que Dabi doit sa nomination par la Ligue arabe à la tête de la mission d'observation en Syrie. Ambassadeur du Soudan au Qatar de 1999 à 2004, il est souvent revenu à Doha par la suite dans le cadre de ses nouvelles fonctions (qui étaient à nouveau en lien avec le Darfour). Le gouvernement qatari, qui a pris la tête des efforts visant à faire pression sur le régime Assad au sein de la Ligue arabe, sait donc parfaitement à qui il a à faire.  

Un homme de paix?

En 2006, Dabi a été nommé à la tête de la Commission d'application des dispositions relatives à la sécurité au Darfour (CADSD). De Waal explique que selon les termes de l'accord de paix, ce poste devait revenir à un représentant des ex-rebelles, mais que Bachir a «tout simplement écarté» cette clause pour tirer parti des talents de Dabi. Ce dernier a joué un rôle de premier plan dans les pourparlers de paix organisés par le Qatar; ces derniers ont porté leurs fruits en juillet dernier, avec la signature de l'Accord de Doha pour la paix au Darfour par le gouvernement et un groupe de rebelle.

Ces dernières années, Dabi a principalement œuvré dans l'ombre, mais ses rares interventions dans les médias montrent qu'il demeure un des plus fidèles partisan de Bachir. En 2006, il avait violemment critiqué le représentant spécial des Nations Unis Jan Pronk, qui avait déclaré que le Soudan avait subi plusieurs défaites au Darfour. Il qualifiait ces propos de «faux et de trompeurs»,termes relayés par la presse soudanaise, lui conseillant de «rester à l'écart»  des questions militaires et de «consacrer toute son attention à ses propres travaux». Cette même année, son assistant avait laissé entendre que l'intervention de l'Union africaine au Darfour était limitée dans le temps, précisant que les soldats de la paix pouvaient «rester jusqu'à la fin de la crise, mais pas indéfiniment».

Les observateurs ne peuvent rien contre la répression

Le passé mouvementé de Dabi n'est que l'un des nombreux motifs de mécontentement des militants des droits de l'homme. Ils reprochent à la mission d'observation d'avoir manqué à l'une de ses promesses: elle s'était engagée à superviser la mise en œuvre d'une initiative de la Ligue arabe visant à mettre un terme à la répression d'Assad. Dans la vidéo ci-dessous, l'un des observateurs déclare avoir vu les tireurs d'élite de ses propres yeux.

 

Wissam Tarif,  coordinateur auprès de l'association de défense des droits de l'homme Avaaz pour le monde arabe, a vivement critiqué la mission. Cibles de ses critiques: son manque d'envergure (environ cinquante personnes - trop peu, selon lui, pour rendre compte de la situation sur l'ensemble du territoire syrien); son refus de fournir les notices biographiques des observateurs aux associations de défense des droits de l'homme; avoir accepté de se laisser guider par les forces d'Assad pendant sa visite du pays.

«J'ai participé à l'organisation d'une rencontre avec des militants à Homs, raconte Tarif, et les observateurssont arrivés avec dix officiers de sécurité»,  faisant évidemment courir un risque important  aux organisateurs des manifestations.

Au regard des faux-pas répétés de la mission de la Ligue Arabe, nous pouvons aujourd’hui affirmer que les Syriens sont  encore et toujours seuls.

Foreign Policy [Traduit par Jean-Clément Nau]

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