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Alassane Ouattara  le 13 septembre 2011 à Paris. REUTERS
Alassane Ouattara le 13 septembre 2011 à Paris. REUTERS

Côte d'Ivoire: Ouattara peut-il vraiment réussir?

Il a été élu en 2010. S’est battu pour s’asseoir dans le fauteuil présidentiel en 2011. Mais c’est en 2012 que tout va se jouer pour le président ivoirien Alassane Ouattara: réforme de l’armée, relance de l’économie et réconciliation nationale.

Ce qui attend le nouveau chef de l’Etat, c’est un peu l’équivalent des 12 travaux d’Hercule de la mythologie grecque. Il a fallu dix ans à Heraclès pour achever avec succès cette tâche de titan. Alassane Dramane Ouattara (ADO) n’est pas un héros de la Grèce antique et il n’a qu’un mandat de cinq ans, soit moitié moins.

L’armée, tu réformeras

Economiste de formation, ancien dirigeant de la Banque centrale des Etats d’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et du Fonds monétaire international (FMI), le président Ouattara devra un temps délaisser ses calculettes et algorithmes pour se pencher sur le dossier le plus brûlant, le plus sensible de son quinquennat: la réforme des forces armées.

Comment fondre dans une même armée républicaine, des militaires ayant servi, et souvent combattu pour son plus féroce adversaire, Laurent Gbagbo, et d’anciens rebelles originaires du nord musulman et issus des Forces nouvelles de son Premier ministre Guillaume Soro? Mission impossible, clament les plus pessimistes. Mission difficile, concèdent les plus optimistes.

Pour l’instant, tout le monde se passe la patate chaude et personne n’a rien fait. Le temps presse pourtant. La stabilité de la Côte d’Ivoire, qui sort lentement d’une décennie de troubles, et la pérennité du nouveau pouvoir passent par ce chantier titanesque.

Les incidents meurtriers impliquant des militaires des Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI) se multiplient. Fin décembre, six personnes ont été tuées à Vavoua, dans l’ouest du pays, lors d’affrontements entre soldats et habitants. Le chef de l’Etat a annoncé la mise en place d’une police militaire pour faire le ménage au sein des forces armées. Il était temps.

Mais lundi, près d’Abidjan, des affrontements entre FRCI et civils ont de nouveau fait quatre morts —deux soldats et deux villageois— ainsi qu’une quinzaine de blessés.

De nombreux militaires n’ont de militaires que le nom. Anciens rebelles ou opportunistes sachant manier les armes, ils n’ont jamais appartenu à un corps constitué, avec toute la discipline, le respect strict de la hiérarchie que cela implique. Certains continuent leurs petits trafics, rackettent les entreprises.

Ces comportements sont inadmissibles de la part d’une armée républicaine. Et s’ils se poursuivent, le fossé entre la population et ces hommes en armes ne fera que se creuser. Dans un régime qui se veut démocratique, l’armée ne terrorise pas les civils, ne vit pas sur leur dos. Mais les protège, les rassure.

Un nom est souvent cité pour symboliser la dérive de certains anciens rebelles: Wattao. «Issiaka Ouattara, alias Wattao, et ses hommes sont considérés comme les principaux responsables de ce brigandage», comme l’écrit International Crisis Group dans son dernier rapport.

Ancien chef rebelle promu commandant adjoint de la garde républicaine, il «rejette ces accusations mais les témoignages qui l’incriminent sont multiples et concordants», selon ICG.

Il faut se débarrasser de ceux qui n’ont rien à faire dans l’armée, soit en les arrêtant et en les jugeant s’ils sont commis des délits ou crimes. Soit en leur donnant une incitation financière pour se réinsérer dans la vie civile. Cela coûte cher, les bailleurs de fonds devront répondre présent. Mais avant de demander des financements, il faut être crédible, prendre des mesures concrètes.

Le président Ouattara a pour l’instant laissé cette réforme aux bons soins de son chef de gouvernement, tout puissant ministre de la Défense et ancien chef rebelle Guillaume Soro. Mais le véritable chef des forces armées, c’est toujours le chef de l’Etat, pas son Premier ministre.

L’économie, tu relanceras.

La priorité numéro un, sur le front économique, tient en quatre lettres: PPTE. Abidjan espérait boucler ce programme pour les Pays pauvres très endettés (PPTE) en mars 2012. Mais il faudra attendre au mieux mi-2012.

Il pourrait se traduire par une annulation de la dette extérieure du pays d’un montant faramineux de 1.500 milliards de FCFA (2,29 milliards d'euros). Et ce n’est pas fini: La France pourrait dans la foulée transformer 1.300 milliards de FCFA (1,98 milliard d'euros) de dettes bilatérales en projets de développement. La Côte d’Ivoire ne serait ainsi quasiment plus endettée.

On imagine sans mal la bouffée d’oxygène que cela constituerait pour l’économie ivoirienne, en récession en 2011 en raison de la crise post-électorale. Mais avant, le gouvernement ivoirien devra montrer patte blanche à ses bailleurs de fonds et notamment au «gendarme» du FMI, en prouvant que sa politique économique est bien orthodoxe.

En attendant de boucler le PPTE, les Ivoiriens «cherchent l’argent». Si la machine économique est repartie, les investisseurs font encore souvent preuve d’attentisme. Sauf peut-être les Français dont l’activisme est remarqué.

Les grands groupes, tels que Bolloré, Bouygues ou encore Orange et la Société Générale, n’ont jamais quitté le pays. Mais ils consolident leur présence et annoncent de gros investissements à l’image du PDG de France Télécoms-Orange, Stéphane Richard, qui a fait début décembre le déplacement à Abidjan.

La Côte d’Ivoire est un des rares pays d’Afrique où les Chinois n’ont pas encore débarqué en force. Et les Français entendent bien se battre pied à pied avec ces concurrents asiatiques, champions du «dumping».

Mais les promesses d’investissements ne remplissent pas le ventre. Une politique de grands travaux, grands consommateurs de main d’œuvre, doit être lancée. A Abidjan, immense métropole de cinq millions d’habitants. Mais aussi dans le nord, délaissé depuis l’indépendance au profit des cultures du cacao dans le Sud.

Mais aussi et surtout dans l’Ouest, sur les terres de Gbagbo. Au cœur de la «boucle du cacao», là où les tensions ethniques, les problèmes fonciers sont toujours vifs. Il faut développer les régions ayant voté en masse pour l’ex-président Gbagbo. Quand l’économie rejoint le politique, la stabilité du pays en sortira renforcée.

Pour ne pas que l’écart de richesses entre les «riches» et les autres deviennent insupportables, il faut que tout le monde profite du «miracle ivoirien». Il faut partager le gâteau. Surtout avec les jeunes. Car un jeune qui a une kalach mais pas d’emploi est toujours dangereux.

La réconciliation, tu feras

Pour l’instant, le «miracle sud-africain» n’a pas eu lieu et rien ne dit qu’il pourra s’exporter sur les rives de la lagune Ebrié. La Commission Vérité et Réconciliation présidée par Charles Konan Banny a rapidement été mise en place. Mais le problème, c’est qu’elle n’a encore rien fait. Une large consultation nationale devrait être lancée prochainement mais ce n’est pas suffisant.

Il faut des actes forts pour que la réconciliation promise ait un sens. Il faut que la justice passe. Gbagbo est dans sa cellule de la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye. Mais il n’est pas le seul responsable des crimes commis lors de la crise post-électorale qui a fait plus de 3.000 morts.

Depuis l’arrivée au pouvoir du camp Ouattara, aucune personne n’ayant combattu pour le nouveau chef de l’Etat n’a été inquiétée. Une «justice des vainqueurs» ne fera pas avancer le pays, elle consacrera au contraire l’impunité de certains et attisera le ressentiment des autres.

Une des tâches les plus délicates pour le président Ouattara en 2012 sera de désigner dans son propre camp les personnes ayant commis des délits et des crimes, passibles de tribunaux ivoiriens ou de la CPI.

Dans son dernier rapport sur la Côte d’Ivoire, Human Rights Watch cite plusieurs responsables susceptibles d’intéresser les juges, dont le capitaine Eddie Medi, qui était chargé de mener l’offensive de mars de Toulepleu à Guiglo, dans le Grand Ouest ivoirien, théâtre des pires tueries.

Le commandant Fofana Losséni, également cité par l’ONG, était le chef de l’offensive dans tout l’ouest du pays. Ses hommes ont notamment pris le contrôle de Duékoué le 29 mars et «joué un rôle important dans le massacre de centaines de personnes dans le quartier Carrefour», selon HRW.

Alassane Ouattara n’est pas Hercule. Mais s’il veut égaler la performance du héros grec, le chef de l’Etat peut déjà prendre exemple sur la réussite spectaculaire du football ivoirien: l’équipe des Eléphants est classée par la FIFA au 16è rang mondial, juste derrière l’ancienne puissance coloniale, mais surtout est la meilleure équipe africaine.

Et l’International Yaya Touré vient de décrocher le titre envié de meilleur footballeur africain de l’année 2011. Le président Ouattara a 12 mois pour devenir l’Homme de l’année 2012.

Adrien Hart

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Adrien Hart est journaliste, spécialiste de l'Afrique.

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