mis à jour le

Une mère tient le bras de son enfant dans une clinique d'urgence alimentaire à Maradi, Niger - REUTERS/Finbarr O'Reilly
Une mère tient le bras de son enfant dans une clinique d'urgence alimentaire à Maradi, Niger - REUTERS/Finbarr O'Reilly

Sahel: vers une grave crise alimentaire

Après la Corne de l'Afrique, les ONG tirent la sonnette d'alarme sur une possible crise alimentaire dans le Sahel.

Mise à jour du 19 mars 2012: Dans certaines régions du Sahel, le taux de malnutrition a dépassé le seuil d’urgence de 15%, a averti l'organisation humanitaire Oxfam. Ce qui représente plus d’un million d’enfants répartis au Tchad, Niger, Mali, Mauritanie, Sénégal et au Burkina Faso. Au total, 13 millions de personnes «devront bientôt faire face à une crise majeure», ajoute Oxfam, pour qui «tous les signaux indiquent que la sécheresse évoluera bientôt en catastrophe si rien n’est entrepris».

                                            ***

La situation alimentaire au Sahel demeure préoccupante. Le Programme alimentaire et Action contre la faim, rejoint dernièrement par l’Oxfam international, tirent la sonnette d’alarme. D’après les ONG, plusieurs zones du Mali, Niger, Mauritanie, Burkina Faso et Tchad risquent d’être touchées par une crise alimentaire. Certains habitants auraient déjà rencontré des difficultés d’accès à la nourriture. Les causes de cette insécurité alimentaire sont multiples: mauvaise saison des pluies, récoltes de céréales trop faibles et niveau de pâturage au minimum. Autre facteur aggravant, selon le coordinateur humanitaire de l’Oxfam pour l’Afrique de l’Ouest, Nahuel Arenas,«la perte des revenus y compris la baisse des transferts monétaires effectués par les migrants économiques en Libye et en Côte d’Ivoire».

Une population vulnérable

Ce n’est pas la première année que le Sahel est menacé par une crise alimentaire. En 2010, 2008 et 2005, les populations avaient dû faire face au manque de nourriture. Conséquence: ces crises successives ont rendu ces familles «chroniquement vulnérables».

«Dans ce contexte de fragilité, les chocs climatiques deviennent chaque fois plus récurrents et affectent les capacités de résilience des populations. Les communautés s’efforcent toujours de se remettre de la crise précédente, mais leurs capacités sont de plus en plus affaiblies. Par exemple, il faut de trois à cinq ans pour qu’une famille reconstitue la perte du bétail», observe Nahuel Arenas.

Les enfants sont les premières victimes de ces crises à répétition. Selon l’UNICEF, pendant la période de famine de 2011 (de mai à août), la malnutrition aiguë des enfants a atteint ou a dépassé le seuil critique maximal annuel de 10% dans le Sahel. Si la sécurité alimentaire se détériore significativement en 2012, les conditions de nutrition des enfants pourraient surpasser les niveaux d’alerte dans toutes les régions du Sahel. Une situation qui pourrait être évitée, selon Félicité Tchibindat. Pour sortir de ce cercle vicieux, la conseillère régionale Nutrition pour l’Afrique centrale et l’Afrique de l’Ouest au sein de l’UNICEF, préconise une meilleure gestion de l’eau, de la production, la mise en place de méthodes pour contrer les changements climatiques et la création d’un système de protection (transfert d’argent) pour améliorer la résilience des femmes et des enfants. La spécialiste souligne également qu’il est impératif de privilégier la qualité des aliments et non la quantité. «Les gens ont tendance à garder leurs aliments de base comme le riz et faire l’impasse sur la viande et les légumes», explique-t-elle.

Un climat tendu au Nord du Sahel

Reste que cette année, d’après l’Oxfam, la plupart des gouvernements et autres acteurs impliqués ont reconnu la situation de crise et ont commencé à designer des plans d’intervention. L’Oxfam a d’ailleurs débuté ces interventions d’urgence en Mauritanie et au Burkina Faso et se préparerait à intervenir au Mali et au Niger. Mais la situation dans certaines régions du Nord du Sahel, avec les enlèvements récents attribués à Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI), compliquent le déploiement de l’aide humanitaire.

«Cela affecte la capacité des agences à mener à bien des évaluations et des interventions rapides. Néanmoins, nous poursuivrons notre travail en prenant des mesures de sécurité pour atteindre ceux qui en ont besoin», souligne Nahuel Arenas.

Même constat au sein de l’UNICEF qui n’envoie plus d’expatriés sur le terrain pour des raisons de sécurité.

«Nous apportons un appui technique et financier aux ONG locales et cela marche très bien. Je pense qu’au vu de la situation, plusieurs ONG internationales vont se tourner de plus en plus vers les locaux. Cependant, le fait qu’on ne puisse pas faire du monitoring au plus près va sans doute poser problème».

Cette crise alimentaire, et plus généralement le contexte aigu de pauvreté de certaines régions du Nord, pourrait renforcer le climat d’insécurité.

«Cette situation peut être un facteur qui incite certains jeunes individus à se livrer à des pratiques illégales de contrebande voire de banditisme», souligne Julien Brachet, géographe et chercheur de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) ajoutant que cette question de l'insécurité, extrêmement délicate, ne pouvait être ainsi réduite.

«Elle se trouve à la croisée de changements économiques et politiques conjoncturels (opportunités de trafics marchands, crises en Libye, etc.) et de changements sociaux et religieux peut-être plus profonds, mais aujourd'hui encore peu documentés», précise-t-il.

Si cette insécurité alimentaire persistait, certains Touaregs se sentant abandonner par les pouvoirs centraux pourraient se tourner vers des mouvements rebelles. «Ils pourraient décider de rejoindre les membres de la rébellion dans l’espoir qu’ils viennent les aider. Mais, si cela se produisait, ce serait un processus long», note Emmanuel Grégoire, géographe et directeur de recherche à l’IRD. En attendant si aucune action n’est entreprise d’ici quelques mois, le Sahel pourrait sombrer, selon les ONG, dans une grave crise alimentaire.

Stéphanie Plasse

A lire aussi:

Le Sahel de tous les dangers

AQMI, multinationale de l'enlèvement

G20, j’ai faim

Famine: Afrique, réveille-toi

Commode, la famine!

Famine: comment les pays riches ont laissé faire

A-t-on jamais vraiment cessé de mourir de faim dans la Corne africaine?

Stéphanie Plasse

Stéphanie Plasse.

Ses derniers articles: Le jeu trouble du djihadiste Mokhtar Belmokhtar  Le Cap-Vert, exemplaire contre la maltutrition  Mali: la colère des mineurs d'or 

Oxfam

Finance

L'évasion fiscale pratiquée par des multinationales coûte des milliards de dollars à l'Afrique

L'évasion fiscale pratiquée par des multinationales coûte des milliards de dollars à l'Afrique

AFP

Areva au Niger: Oxfam dénonce un partenariat déséquilibré

Areva au Niger: Oxfam dénonce un partenariat déséquilibré

Nabil

Suite à la crise alimentaire de 2012, Oxfam appelle à une réforme radicale de la lutte contre la faim au Sahel

Suite à la crise alimentaire de 2012, Oxfam appelle à une réforme radicale de la lutte contre la faim au Sahel

Unicef

Démographie

Le gigantesque baby-boom africain est un énorme défi pour le continent

Le gigantesque baby-boom africain est un énorme défi pour le continent

Centrafrique

«L'école c'est bien, mais on a faim»

«L'école c'est bien, mais on a faim»

La Rédaction

Humanitaire : UNICEF ET OMS, UN DUO STRATEGIQUE DANS L’URGENCE

Humanitaire : UNICEF ET OMS, UN DUO STRATEGIQUE DANS L’URGENCE

Aqmi

Djihadisme

Au Mali, l'armée française ne comprend pas que la rébellion islamiste est ancrée dans la population

Au Mali, l'armée française ne comprend pas que la rébellion islamiste est ancrée dans la population

Terrorisme

Le chômage et la «défense de l'islam» poussent de jeunes sénégalais à la radicalisation

Le chômage et la «défense de l'islam» poussent de jeunes sénégalais à la radicalisation

AFP

Mali: Aqmi fournit une vidéo d'une otage suisse

Mali: Aqmi fournit une vidéo d'une otage suisse