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Robots algériens by HJ Medias Studios via Flickr
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Pourquoi l'Algérie n'explose pas

Comment se fait-il que les Algériens ne déclenchent pas eux aussi leur révolution?

Il y a quelques semaines, un ami tunisien m’a posé la question suivante: «Comment se fait-il que les Algériens restent tranquilles et qu’ils ne déclenchent pas eux aussi leur révolution?». Je n’ai pas été surpris par cette question. Depuis la chute du régime de Ben Ali et la propagation du vent de révolte aux quatre coins du monde arabe, l’Algérie fait figure d’exception pour ne pas dire d’énigme. Le fait qu’un peuple réputé frondeur, bagarreur et, surtout, insatisfait de son sort, se tienne en dehors d’un large mouvement de contestation qui est en train de redessiner la carte géopolitique de l’Afrique du nord et du Proche-Orient est effectivement source d’interrogation pour nombre d’observateurs.

Le poids de la guerre civile

J’ai répondu à cet ami en lui rappelant cette autre question qu’il me posait sans cesse au milieu des années 1990. «Comment se fait-il que les Algériens s’entretuent ainsi?» me demandait-il alors, horrifié par les massacres et les attentats qui ensanglantaient alors mon pays. Il est en effet impossible d’analyser la situation algérienne actuelle en faisant abstraction des conséquences d’une décennie de violences et de destructions (1990-2000). Il est d’ailleurs étonnant de voir à quel point cette thématique est aussi peu présente dans les articles concernant la relative tranquillité de la scène algérienne.

Le traumatisme a pourtant été profond et c’est toute une société, épuisée et marquée dans sa chair, qui souffre de troubles post-traumatiques. Dès lors, on ne peut pas s’étonner de voir que le Printemps arabe ne touche pas (ou si peu) l’Algérie. Contrairement à leurs voisins, qu’il s’agisse des Tunisiens ou des Libyens, ou de leurs cousins Egyptiens ou Syriens, les Algériens connaissent le prix sanglant d’une transition qui tourne (très) mal. Nombre d’entre eux se disent que mieux vaut la situation actuelle, fut-elle mauvaise, qu’une nouvelle flambée de violence. A cela s’ajoute l’impact de ce qui s’est passé en Libye où, au final, la contestation du régime de Kadhafi a débouché sur une intervention étrangère et sur le morcellement d’un pays désormais en proie à l’ordre musclé des milices. Un scénario dont ne veulent absolument pas des Algériens unis par un nationalisme des plus ombrageux.

C’est donc instruit par une expérience douloureuse que ces derniers se réfugient actuellement dans une position attentiste. Précisons au passage que l’Algérie connaît tout de même un mouvement continu de protesta depuis près de dix ans. Pas un jour ne passe dans ce pays sans que, quelque part, des manifestants, ne se frottent aux forces de l’ordre. Architectes, médecins, aveugles, cancéreux, gardes-champêtres, employés de l’administration fiscale, tous ont battu le goudron pour réclamer leurs droits. Cela explique pourquoi il n’existe pas (encore) de mouvement national de protestation puisque les revendications exprimées sont souvent d’ordre corporatistes (augmentation de salaires, amélioration d’un statut administratif, allègement des programmes universitaires, accès aux soins…) ou sociales (demande de logements ou d’emplois).

Mais ce qui s’est passé dans les années 1990 n’explique pas tout. Il faut aussi rappeler le fait que le pouvoir algérien a les moyens d’acheter la paix sociale. Avec 175 milliards de dollars de réserve de change, il a une marge de manœuvre confortable dont ne disposaient pas Ben Ali ou Moubarak. De fait, c’est un peu comme si le pouvoir et la population étaient engagés dans un grand marchandage à propos de la redistribution de la manne pétrolière et gazière, unique ressource d’exportation d’un pays incapable de diversifier son économie. «Je ne t’aime pas mais si tu me cèdes un peu plus d’argent, alors tu auras encore la paix», tel semble être le message adressé par la population au régime.

Les Algériens ne font pas confiance à l’opposition

Ceci étant précisé, il reste tout de même à savoir si les Algériens ont vraiment envie du changement. Veulent-ils eux aussi leur «Printemps»? A lire la presse algérienne, notamment d’expression française, la réponse est totalement positive. Face à une volonté de changement qui serait partagée par une grande majorité de la population, le pouvoir algérien est accusé par nombre d’éditorialistes et de chroniqueurs de déployer des stratégies dilatoires pour empêcher le peuple de se mobiliser pour obtenir ce qu’il souhaite, à savoir un nouveau régime. A la longue, ces articles et ces éditoriaux forment une longue chaîne d’incantations monocordes où seul le pouvoir, qu’il s’agisse du président Bouteflika ou des services de sécurité dirigés par le général Tewfik, sont pointés du doigt. Il va s’en dire que ces mises en causes sont souvent justifiées surtout lorsqu’elles concernent le blocage politique du pays. Mais, à force d’ignorer d’autres pistes, elles prennent de plus en plus la forme de lamentations lacrymales dont le seul intérêt est de «refroidir le cœur», expression algérienne qui signifie calmer une colère ou évacuer une frustration, sans pour autant modifier la donne.

Je pense que si les Algériens restent absents du champ de la contestation politique, c’est aussi parce que nombre d’entre eux – outre ce qui a été exposé précédemment – considèrent qu’il n’est pas dans leur intérêt que la situation change. Certes, ils sont malheureux (qui ne l’est pas en Algérie?). Certes, ils savent que les choses pourraient aller mieux. Mais, au fond d’eux-mêmes, ils préfèrent le statu quo. Les uns estiment qu’ils auraient plus à perdre qu’à gagner d’un bouleversement du paysage politique, notamment sur le plan matériel (on fait de très bonnes affaires en ce moment en Algérie). Les autres, et c’est là où, à mon sens réside l’une des explications majeures de l’apathie algérienne, ne voient pas où se situe l’alternative et disent même ignorer si elle existe.

L’opposition politique brille par son silence

Car, le moins que l’on puisse dire, c’est que l’opposition politique, notamment celle qui n’appartient pas au camp islamiste, brille par son silence et son incapacité à se faire entendre. Certes, le pouvoir ne lui facilite pas la tâche, notamment parce qu’il verrouille les médias lourds comme la télévision. Mais, l’impression que donne cette opposition, c’est qu’elle attend qu’on l’autorise à prendre la parole et à faire entendre sa voix. On dirait qu’elle attend que le pouvoir lui concède quelques morceaux du festin et qu’elle craint par-dessus tout de prendre ses responsabilités de peur de subir le même sort que d’autres oppositions dans le monde arabe (exil, emprisonnement,…).

En réalité, comme me l’a dit un jour l’éditorialiste K. Selim du Quotidien d’Oran, «ce sont les journalistes algériens qui font de la politique à la place des politiciens y compris ceux de l’opposition. Ce sont les journalistes algériens qui analysent et avancent des propositions. Les politiciens, eux, se taisent et ce n’est pas normal. Notre boulot devrait être de commenter leurs propos, pas d’offrir des analyses à leur place!». Un silence qui, disons-le ouvertement, ne relève pas uniquement de la peur du régime mais aussi d’une incompétence certaine. Ni articles, ni analyses, et encore moins de livres, l’opposition algérienne se caractérise par une absence de production d’idées qui conforte nombre d’Algériens dans l’idée que mieux vaut encore le système actuel. Voilà donc un autre obstacle au changement en Algérie et ce ne sera pas l’un des plus faciles à franchir…

Akram Belkaïd

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Akram Belkaïd

Akram Belkaïd, journaliste indépendant, travaille avec Le Quotidien d'Oran, Afrique Magazine, Géo et Le Monde Diplomatique. Prépare un ouvrage sur le pétrole de l'Alberta (Carnets Nord). Dernier livre paru, Etre arabe aujourd'hui (Ed Carnets Nord), 2011.

Ses derniers articles: Le pays où le mensonge est la règle  Ces mots qui tuent le français  Le monde arabe à l'heure du Web 

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