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Le ministre des Finances des Emirats Arabes Unis en Arabie Saoudite, le 22 octobre 2011. Reuters/Jumana El-Heloueh
Le ministre des Finances des Emirats Arabes Unis en Arabie Saoudite, le 22 octobre 2011. Reuters/Jumana El-Heloueh

Les pays du Golfe font-ils la loi en Tunisie?

Pressenti pour le poste, Khayam Turki ne sera pas le ministre des Finances du nouveau gouvernement tunisien. Parce qu'il déplaisait aux pays du Golfe?

Mise à jour du 26 avril 2012: Le Qatar a accordé à la Tunisie un prêt d'un milliard de dollars, dont la moitié pour sa banque centrale (BCT), a annoncé le 25 avril le porte-parole de la présidence de la République, Adnan Moncer. Le gouvernement qatari se dit aussi prêt à accueillir quelque 20.000 travailleurs tunisiens dans le cadre de la coopération technique bilatérale.

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Khayam Turki, le conseiller politique le plus écouté de Mustapha Ben Jaafar (leader du parti Ettakatol), ne sera pas le ministre des Finances du nouveau gouvernement tunisien. Son nom a été retiré de la liste de 41 ministres et secrétaires d’Etat soumise par le Premier ministre Hamadi Jebali au président Moncef Marzouki. Ce fils de diplomate polyglotte de 46 ans, diplômé de HEC Carthage, de Sciences Po Paris et de la prestigieuse université américaine du Caire avait pourtant les compétences et le profil idoines pour occuper ce poste très sensible, alors que l’économie tunisienne, fragilisée par l’onde de choc de la Révolution, voit ses perspectives se dégrader et doit affronter la défiance des investisseurs étrangers.

Turki, qui avait débuté sa carrière en Egypte, comme directeur financier chez Spie Batignolles, qu’il avait poursuivie à la City de Londres, et qui avait travaillé pour des fonds d’investissements arabes et internationaux, s’était investi dans l’action politique au lendemain de la Révolution, en rejoignant Ettakatol, la formation d’obédience social-démocrate dirigée par Mustapha Ben Jaafar, un ancien opposant à Ben Ali. Il avait mis ses talents d’organisateur, son entregent et son chéquier au service du parti. Il avait su très vite se rendre indispensable et avait intégré le premier cercle, suscitant, au passage, l’irritation de la vieille garde.

Un des candidats les plus en vue

Il était, aux côtés d’Elyes Fakhfakh, de Samy Razgallah, de Sami Bahri, de Mourad Ben Mahmoud et de Lobna Jeribi, l’un des représentants les plus en vue de la génération des «quadras», un des symboles, aussi, du renouvellement du parti. Homme de l’ombre, il avait assumé la direction de la campagne des élections du 23 octobre, et avait été un des plus actifs théoriciens de la participation d’Ettakatol au «gouvernement d’intérêt national» aux côtés des islamistes d’Ennahda et du CPR de Moncef Marzouki. C’est d’ailleurs lui qui avait négocié, pour le compte de sa formation, les contours de l’alliance tripartite, au cours des semaines qui ont suivi l’annonce des résultats du scrutin.

Tenue pour acquise, sa désignation aux Finances avait fuité dans la presse et n’avait soulevé ni opposition, ni réserves. Mais, le lundi 19 décembre, alors que Hamadi Jebali, au terme de plusieurs semaines de tractations, s’apprêtait à rendre publique la liste définitive de ses ministres, c’est le coup de théâtre: il annonce un report de 24 heures, et rejette la responsabilité sur Ettakatol, dont l’un des candidats pressentis se serait désisté. Interrogé à la télévision Khlil Ezzaouia, le numéro deux de la formation social-démocrate, confirme d’abord sans donner plus de détails.

Veto catégorique des Emirats Arabes Unis?

Une folle rumeur commence à se propager dans les salles de rédaction, et le site Businessnews dévoile le pot-aux roses: une partie étrangère, en l’occurrence le gouvernement des Emirats Arabes Unis, aurait opposé un veto catégorique à la nomination de Khayam Turki. Et Jebali puis Ben Jaafar auraient cédé au diktat étranger pour ne pas compromettre les relations de la Tunisie avec ce partenaire stratégique, qui a prévu d’investir plusieurs milliards de dollars dans des grands projets immobiliers, gelés depuis des années. La raison avancée par les Emiratis serait un litige commercial et financier. Turki a travaillé en 2008 en Algérie, pour EIIC (Emirates International Investment Company), filiale du puissant groupe dubaïote Emaar, comme directeur général de la Société des parcs d’Alger, chargée notamment de réaliser le pharaonique projet Donya Park, un investissement de 5 milliards de dollars (le chantier n’a pas abouti). Il a quitté cette société en mauvais termes. Ses anciens employeurs l’accusent de diverses malversations. Ils ont mandaté un cabinet d’avocats tunisien, le cabinet Bousayenne-Knani-Houerbi, pour les représenter en Tunisie. Officiellement, c’est ce cabinet —et non le ministre de l’Intérieur des Emirats— qui serait intervenu auprès de Hamadi Jebali pour le dissuader d’engager Turki au gouvernement.

Khayam Turki, meurtri, ayant choisi de se murer dans le silence et de ne pas commenter, de nombreuses questions demeurent en suspens. Est-il victime ou fautif? A-t-il simplement fait les frais de l’application «du principe de précaution», ou y-a-t-il eu ingérence étrangère caractérisée dans la composition du gouvernement tunisien? Difficile d’en savoir plus pour l’instant. Une chose est sûre: la communication des dirigeants d’Ettakatol a été désastreuse de bout en bout. Fidèle à son habitude, Mustapha Ben Jaafar n’a fait aucune déclaration.

Mandaté pour éteindre l’incendie, Khil Ezzaouia a tenté de noyer le poisson en déclarant dans un premier temps que le désistement de Khayam Turki était motivé par des raisons strictement personnelles, et que ce dernier avait décliné le portefeuille de ministre parce qu’il avait été approché par une entreprise étrangère qui lui avait proposé un salaire de 30.000 dinars mensuels nets, soit plus de 15.000 euros. A l’inverse, Khemaïs Ksila, un des élus du parti à la Constituante, s’est étonné que personne ne soit monté au créneau pour défendre l’intégrité de Mr Turki, victime, selon lui, d’une campagne de dénigrement orchestrée. Il a stigmatisé la pusillanimité de la direction d’Ettakatol, qui préfère sacrifier sans jugement une figure du mouvement plutôt que de risquer «l’incident diplomatique» avec Ennahda et avec les Emirats. Enfin, pour corser le tout, Mohamed Bennour, le porte-parole du parti, a accusé «des forces occultes à la solde de l’ancien régime de semer la zizanie dans les rangs, dans l’espoir de saborder la coalition avec Ennahda». Ambiance, ambiance…

Collusion entre les nouvelles autorités tunisiennes et les pays du Golfe

Une chose est sûre en attendant: l’affaire fait désordre et risque de donner corps aux soupçons de collusion entre les nouvelles autorités tunisiennes et les pays du Golfe. La proximité d’Ennahda avec le Qatar, que de nombreux partis à Tunis accusent d'avoir généreusement contribué au financement de sa campagne, n’est un secret pour personne.

Rafik Ben Abdesselam Bouchleka, le nouveau ministre des Affaires étrangères, qui se trouve être le gendre de Rached Ghannouchi, fondateur et leader emblématique d’Ennahda, a effectué l’essentiel de sa carrière dans le petit émirat gazier, et occupait encore, il y a peu, le poste de directeur du centre d’études d’Al Jazeera. La Tunisie, sortie de l’orbite occidentale dans laquelle Ben Ali l’avait enfermée, serait-elle en train de passer sous la coupe des pays du Golfe, et de devenir un nouveau protectorat?

Samy Ghorbal, correspondance de Tunis

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Samy Ghorbal

Journaliste et écrivain, Samy Ghorbal vit entre Paris et Tunis. Il a publié Orphelins de Bourguiba & héritiers du Prophète (Cérès éditions, janvier 2012), un essai sur l’évolution du rapport Etat/politique/religion en Tunisie, de l’indépendance à la Révolution.

 

Ses derniers articles: Ennhada applique déjà la charia  Les pays du Golfe font-ils la loi en Tunisie?  Moncef Marzouki, de la rupture à la compromission? 

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