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Manifestation contre le viol à Lagos, Nigeria - REUTERS/Akintunde Akinleye
Manifestation contre le viol à Lagos, Nigeria - REUTERS/Akintunde Akinleye

Le viol, fléau de la société sud-africaine

Dix ans après le meurtre de Marike de Klerk, ancienne première dame, l’Afrique du Sud reste impuissante face à la criminalité et au viol.

Le 4 décembre 2001, le corps de Marike de Klerk, l’ex-femme de l’ancien président, Frederik de Klerk, est retrouvé dans son appartement cossu de Table View, une banlieue balnéaire du Cap. Une lame de couteau à steak est fichée dans son dos, son pyjama baissé et son visage couvert de bleus. Elle a été étranglée, poignardée et sans doute violée. Dix ans après la fin de l’apartheid, la «nouvelle» Afrique du Sud est en état de choc.

Encore une décennie plus tard, rien n’a fondamentalement changé: des niveaux records d’inégalités sociales génèrent une criminalité endémique. Plus de 21.000 meurtres sont commis en 2000, dont beaucoup au Cap – la ville plus dangereuse du pays, malgré ce que la mauvaise réputation de Johannesburg peut laisser croire. Le nombre de meurtres a certes décliné de 44% entre 1994 et 2010, année où la police enregistre 16.000 homicides (soit 44 meurtres par jour, l’un des niveaux les plus élevés au monde). Les viols, eux, restent toujours aussi nombreux, avec 66.000 agressions sexuelles ayant fait l’objet d’une plainte en 2010, le même niveau qu’en 2000. Un chiffre d’autant plus alarmant que les deux tiers des viols ne font l’objet d’aucune plainte, selon la police.

Luyanda Mboniswa, un coupable tout trouvé

Le meurtrier, dans cette affaire, était un jeune noir sans casier judiciaire. Un employé de la société de sécurité censée veiller sur la résidence où vivait l’ancienne première dame. Luyanda Mboniswa, alors âgé de 22 ans, suspecté de ce qu’on appelle en Afrique du Sud un inside job (crime commis par un domestique ou un employé familier des lieux), se mure peu à peu dans son silence. Il plaide non-coupable, puis refuse de témoigner lors du procès. Les preuves sont pourtant formelles: des traces de son ADN ont été relevées à l’intérieur d’un gant de cuisine jaune retrouvé dans des buissons - l’extérieur du même gant portant l’ADN de la victime. L’un de ses collègues l’a par ailleurs vu dans la résidence le soir du meurtre, alors qu’il n’était pas de service et demandait avec insistance à ce qu’on lui prête une voiture.

Dans ses premières déclarations à la police, il affirme avoir agi avec un complice, John Thebus, un professeur de danse métis qui donnait des cours à domicile. Mme de Klerk, sexagénaire, invitait régulièrement le danseur professionnel à dîner, pour tromper sa solitude. Mboniswa affirme que c’est Thebus qui lui a indiqué le balcon et la porte coulissante par où il s’est introduit chez la victime. A l’en croire, John Thebus lui aurait par ailleurs promis une voiture à bon prix, s’il l’aidait à voler la pension alimentaire que Marike de Klerk venait de recevoir, ainsi que le Prix Nobel de la Paix décerné en 1993 à Frederik de Klerk, un trophée qu’elle aurait gardé. John Thebus se soumet à plusieurs tests et interrogatoires, mais la police ne trouve rien contre lui.

Le mobile du meurtre? Les clés de la voiture de la victime, une Mercedes rouge, que Luyanda Mboniswa n’a pas trouvées. Faute de mieux, il s’est rabattu sur la montre en or, le téléphone portable et le portefeuille de Marike. De retour dans son township de Khayelitsha, cette nuit-là, il confie les objets à sa petite amie. Il lui explique être en quête d’un véhicule pour prendre en chasse les tsotsis (bandits) qui lui ont tout volé, le soir précédent. Ce détail, passé inaperçu lors de l’enquête et du procès, paraît central dans toute l’affaire: le jeune gardien s’est lui-même fait cambrioler, la veille de son forfait, dans son shack (cabanon) de Khayelitsha. Il a alors perdu le peu qu’il possédait, un radio-réveil et quelques CD.

Un viol mis de côté

Luyanda Mboniswa est condamné à perpétuité, en mai 2003, pour avoir poignardé et étranglé l’ex-femme du président de Klerk – mais acquitté du chef d’inculpation pour viol. A-t-on voulu épargner l’honneur de Frederik de Klerk, le dernier président blanc du pays? La probabilité du viol n’a pas été explorée par Gideon Knobel, le médecin-légiste ayant pratiqué l’autopsie de Marike de Klerk. Cet Afrikaner a expliqué plus tard avoir été «en présence de la première dame». Et admis avoir commis «l’erreur» de ne pas prélever sur elle des échantillons d’ADN ou de sperme. Le chef d’inculpation pour viol sera amené plus tard dans la procédure, reposant sur un rapport d’expert jugé insuffisant en tant que preuve.

Marike Willemse, fille d’un universitaire respecté, n’avait jamais repris son nom de jeune fille, malgré son divorce en 1998. Après trente-neuf ans de mariage, Frederik de Klerk l’avait quittée pour épouser sa maîtresse, Elita Georgiades, femme d’un armateur grec. Les Georgiades ont longtemps été des amis du couple présidentiel sud-africain. Depuis cette séparation, Marike de Klerk vivait seule et ne bénéficiait plus de la protection policière à laquelle elle était habituée. Elle consacrait une partie de son temps à l’écriture. Son premier ouvrage était revenu sur ses expériences de première dame, tandis que le second prodiguait des conseils aux femmes mûres confrontées à un divorce. Elle suivait par ailleurs un traitement contre la dépression depuis ses fiançailles ratées, en 1999, avec Johan Koekemer. Cet homme d’affaires Afrikaner avait tout annulé, après les révélations de la presse sur sa situation financière. Il était alors si proche de la banqueroute qu’il avait dû emprunter pour acheter la bague de fiançailles.

Un homme sur quatre est un violeur

Le meurtre de Marike de Klerk avait révélé l’engrenage de la violence si particulière à l’Afrique du Sud. Le résultat de frustrations accumulées depuis plusieurs générations, mais aussi de ces longs voyages quotidiens que font toujours les “non-Blancs”, au Cap comme dans toutes les grandes villes du pays, entre les pôles de deux mondes que tout sépare. Voyage quotidien, dans le cas de Luyanda Mboniswa, entre les matchbox houses (maisons boîte d’allumettes) de Khayelitsha, township noir tenu à l’écart du centre-ville, et les résidences opulentes des banlieues blanches et balnéaires, avec couloirs en marbre, intérieurs design et vues panoramiques sur la montagne de la Table.

L’onde de choc provoquée par la mort de l’ancienne première dame avait été telle que l’ex-femme de Nelson Mandela, Winnie Madikizela-Mandela, avait marqué sa solidarité. «En tant que femme, je peux m’identifier avec l’épuisement de ses ressources émotionnelles dans le soutien apporté à la carrière de son mari», avait-elle alors déclaré.

Dix ans plus tard, la nation arc-en-ciel ne peut que constater l’ampleur des viols – un phénomène difficile à expliquer dans une société en principe pacifiée. Le chiffre est bien connu: une femme sur trois est violée en Afrique du Sud. On le savait moins, mais une enquête réalisée par le Conseil de la recherche médicale (MRC) l’a révélé en 2009: un homme sur quatre admet avoir été un violeur, et un sur dix a lui-même été violé.

Sabine Cessou

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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