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© Damien Glez, tous droits réservés.
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Compaoré: partira, partira pas?

Au Burkina Faso, les réformes politiques en cours virevoltent autour de la limitation des mandats présidentiels. Le régime en place modifiera-t-il l’article 37 qui empêche le président d’être à nouveau candidat?

En octobre dernier, Blaise Compaoré a entamé sa vingt-cinquième année de pouvoir. Sexagénaire depuis le mois de février, il reste un chef d’Etat «jeune», sur un continent ou le Sénégal ou le Zimbabwe sont dirigés par des octogénaires toujours candidats. Prendra-t-il sa retraite en 2015, comme l’y oblige l’actuelle version de la Constitution? Rien n’est moins sûr.

Dans son intervention à la clôture des Assises nationales sur les réformes politiques, le 9 décembre dernier, il indiquait penser «particulièrement» aux réformes «relatives aux candidatures indépendantes, à la limitation des mandats électifs» ou «au redécoupage des circonscriptions électorales». Il enfonçait le clou, le lendemain, sur les antennes de la télévision publique, à l’occasion de la Fête nationale, en souhaitant que ces réformes potentielles «continuent de faire l’objet de réflexion en vue d’une meilleure conciliation des opinions, en référence à notre volonté de consolider le débat constructif». Il reconnaissait pourtant que ces points, contrairement à d’autres, étaient «apparus non consensuels» lors des Assises. En insistant lourdement, l’énigmatique président du Faso est-il en train d’avouer, à demi mot, son envie de prolonger son bail au nouveau palais de Kossyam? La «révisionnite» semble, sur le continent africain, la maladie politique la plus contagieuse, du Tchad en 2005, au Cameroun en 2008. La ficelle est aussi connue que grosse, actionnée déjà, par le passé, par Maaouya Ould Taya en Mauritanie, Zine El Abidine Ben Ali en Tunisie, Lansana Conté en Guinée, Omar Bongo au Gabon ou encore Gnassingbé Eyadéma au Togo.

Compaoré, l’un des doyens du continent

Un peu de comptabilité: dès l’âge de 32 ans, Blaise Compaoré est numéro deux du régime de Haute-Volta, en 1983, dans l’ombre de Thomas Sankara. C’est le 15 octobre 1987 qu’il prend les rênes du pays devenu le Burkina Faso, instaurant un régime d’exception dénommé Front populaire. Après 4 ans de pouvoir, il rétablit la République —la IVe depuis l’indépendance— et gagne une élection présidentielle à laquelle il est candidat unique. Après son septennat, il est réélu. En 2005, il obtient, cette fois, un quinquennat. Il rebelote en 2010. 4+7+7+5+5: Compaoré achèvera son mandat actuel avec un total de 28 ans passés à la tête de l’état burkinabè. Ce qui fera de lui l’un des doyens du continent.

Aux dires des observateurs indépendants présents aux différents scrutins, Compaoré n’a pas besoin de bourrer les urnes pour gagner les élections. Mais encore faut-il qu’il puisse être candidat. La Constitution de juin 1991 établissait que tout président burkinabè pouvait renouveler une fois son septennat. Prévoyante, la majorité écrasante de Compaoré déverrouillera l’article 37, remettant les compteurs du locataire d’alors à zéro, la loi n’étant pas rétroactive. Il faudra le séisme politique né de l’assassinat du journaliste Norbert Zongo, en 1998, pour qu’un Collège de Sages préconise un quinquennat renouvelable une seule fois. Sous la pression populaire, la Constitution sera révisée en ce sens.

Si Blaise Compaoré reste toujours laconique sur ses intentions au-delà de 2015, son entourage a entrepris très tôt le débat sur la re-remodification de la Constitution de la IVe république. Convaincu que son poulain allait être réélu sans effort, le président de l’Assemblée nationale, Roch Marc Christian Kaboré, déclarait, avant même la dernière élection, que «la limitation du mandat, dans son principe est antidémocratique. Elle va contre le droit du citoyen à désigner qui il veut». Nous étions en février 2010. Compaoré avait encore devant lui un boulevard de six ans de pouvoir. Et de débats.

Peut-être entend-il avoir l’opposition à l’usure. Quelles sont les données évidentes de l’équation et la stratégie apparente?

Données de l’équation: les dispositions annoncées de la Constitution tolèreront les candidats à la présidentielle jusqu’à l’âge de 75 ans, ce qui permettrait à Compaoré, si le nombre de mandats n’était plus restreint, de briguer les élections de 2015, 2020 et 2025, pour un pouvoir d’une durée potentielle de 43 ans; l’actuel président du Faso, même célébré pour ses médiations dans les conflits, n’a pas un curriculum vitæ assez «long» pour espérer diriger, comme Abdou Diouf ou Alpha Omar Konaré, une institution internationale gratifiante; les dossiers judiciaires liés aux assassinats de Thomas Sankara, Norbert Zongo ou à des complicités dans les conflits libériens et sierra-léonais pourraient rebondir, même si la visite de Compaoré, le 9 novembre dernier, à Luis Moreno Ocampo, le procureur de la Cour pénale internationale, semble indiquer qu'il est davantage dans les petits papiers de la Cour de La Haye que dans ses dossiers.

François Compaoré, le frère et conseiller spécial du président du Faso, n’arrive pas à s’imposer, dans l’opinion, comme un successeur potentiel; les tenants du régime burkinabè, magma idéologiquement hétéroclite coagulé autour de la seule personne du premier magistrat, s’inquiètent de risques d’implosion de la majorité dès l’annonce du départ de celui-ci.

Face à ses constats, la stratégie est moins celle d’un chirurgien qui vous charcute par surprise que celle d’un marathonien qui vous dame le pion à l’essoufflement. Fin avril 2011, Arsène Bongnessan Yé est nommé ministre d'Etat, ministre chargé des relations avec le Parlement et des… Réformes politiques. Il est immédiatement perçu comme un «Ministre de l’article 37». Mi-juin, celui-ci met en place le Conseil consultatif sur les réformes politiques (CCRP) qui sera boycotté par l’opposition radicale, au motif, notamment, que la structure est présidée par ledit ministre. Le CCRP tente de noyer la question de la limitation des mandats présidentiels au milieu d’autres thèmes comme la constitutionnalisation de la chefferie traditionnelle, la création d’un Sénat ou l’augmentation du nombre de députés; mais aussi comme l’amnistie à accorder aux anciens chefs d’Etat. Manière de brouiller les cartes, d’annoncer le départ de Compaoré ou de sécuriser toutes les issues possibles? À la fin des travaux ouagalais, il ne se dégage aucun consensus sur l’article 37. Puis viennent les assises régionales dans les treize régions du pays. Puis les assises nationales où le président disserte, donc, sur le sort à réserver aux mesures «non consensuelles»…

Personnaliser davantage la fonction présidentielle?

Abandonnée la révision de l’article 37? Pas si sûr. Le lancement, ce 10 décembre, du blog «leblaiso.net» n’est-il pas le signe que l’on veut personnaliser davantage la fonction présidentielle?

Blaise Compaoré sait bluffer. Le joueur de poker a encore la possibilité d’un «passage en force» après le renouvellement de l’Assemblée nationale en 2012. Il pourrait faire vibrer la corde populiste en brandissant le joker du référendum. L’idée terrorise l’opposition, dans un pays où les carences en matière de culture démocratique, l’inféodation des chefs traditionnels au pouvoir, le mauvais accès à une information indépendante ou l’absence de contrôle des financements des campagnes électorales biaisent depuis longtemps les résultats des scrutins.

Le régime ne veut manifestement pas brusquer les choses. Surtout pas après les troubles civils et militaires de ce début d’année. Surtout pas en décembre, période explosive par excellence, depuis l’assassinat de Norbert Zongo un 13 de ce mois. À respirer l’encens que les uns et les autres vaporisent autour de leur «grand leader», il apparaît, tout de même, que tout se met en place pour que celui-ci se maintienne au pouvoir au-delà des 28 ans programmés. Pourtant, rien ne garantit à ses thuriféraires qu’il sera candidat. Le diplomate d’un chancellerie habituellement bien renseignée est convaincu que Compaoré ne briguera plus la magistrature suprême. Un représentant de la société civile est persuadé du contraire. Faites vos jeux. L’imprévisible «Blaiso» n’a peut-être pas encore pris sa décision. Une raison supplémentaire de modifier l’article 37.

Damien Glez

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Dessinateur burkinabé, il dirige le Journal du Jeudi, le plus connu des hebdomadaires satiriques d'Afrique de l'Ouest.

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