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Un bateau de touristes navigue dans le port de Stone Town à Zanzibar - SIMON MAINA/AFP
Un bateau de touristes navigue dans le port de Stone Town à Zanzibar - SIMON MAINA/AFP

Tanzanie: le trafic juteux du girofle de contrebande

Royaume du clou de girofle, l'île tanzanienne de Pemba est aussi une plaque tournante du commerce illégal de la précieuse épice. Et la base de départ des contrebandiers vers le Kenya.

Avachis contre un entrepôt en tôle à l'écart de l'unique embarcadère du petit port de Wete, cerné par la mangrove, ils sont une dizaine d'hommes à attendre la tombée de la nuit pour prendre la mer. Ni pêcheurs, ni membres de l'équipage du Spice Islander, le seul cargo qui assure la liaison entre Wete et Stone Town la capitale de l'archipel de Zanzibar, ces marins s'apprêtent à rejoindre Mombasa au Kenya, pour revendre illégalement leur cargaison de clou de girofle.

Trésor de Pemba, l'île la plus septentrionale de l'archipel de Zanzibar, le clou de girofle est un commerce lucratif pour les contrebandiers contournant la mainmise de l'État tanzanien sur ce marché. Pour exporter leur production - 6 000 tonnes en 2010 selon les chiffres de la Zanzibar state trading corporation (ZSTC) -, les cultivateurs ont obligation de passer par l'intermédiaire de l'État qui fixe le prix d'achat. La ZSTC, fondée par les autorités de Zanzibar et installée à Mkoani, ville portuaire située au sud de l'île, achète les récoltes avant de les expédier par sacs de 40 kg vers Dar-es-Salaam. Le deuxième port est-africain est la dernière étape vers le marché mondial et notamment l'Indonésie, premier producteur (71% de la production mondiale, à comparer aux 10% de la Tanzanie en 2008 selon les chiffres de la FAO) et consommateur mondial de clou de girofle.

Un trafic organisé par les contrebandiers... et les cultivateurs

Sur les quais du port de Wete, dressé face à la Tanzanie continentale, les contrebandiers s'apprêtent à suivre un autre itinéraire. Chaque soir ou presque, la même scène se répète. À la fin du jour, les marins préparent leurs frêles embarcations à moteur taillées pour filer sur les flots vers le Kenya. Au loin, une esquif s'éloigne déjà vers le continent. «Ce sont des contrebandiers, chuchote un jeune habitant de la ville. Ils vont vendre leurs stocks à Mombasa.» Ces trafiquants ne sont bien souvent pas des cultivateurs. «Ils rachètent les productions des paysans sur le marché local», explique Ahmad, travailleur saisonnier dans les plantations de girofliers. Avant de revendre le clou de girofle jusqu'à trois à quatre fois plus cher au Kenya qu'en Tanzanie. «Ce commerce nous permet d'avoir un bien meilleur salaire que si nous revendions notre production à l'État», explique Omar, cultivateur de Karafuu, appellation de la précieuse épice en Swahili, qui n'hésite pas à exporter illégalement ces récoltes par l'intermédiaire de contrebandiers.

Mais comment expliquer cet écart de prix entre les deux pays voisins? «Le shilling tanzanien a beaucoup baissé par rapport au shilling kenyan, la question du taux de change est peut-être un facteur explicatif de la contrebande avec le Kenya», indique François Bart, professeur émérite de géographie à l'université de Bordeaux III et auteur de l'ouvrage L'autre Zanzibar. Mais c'est surtout le contrôle des prix par l'État tanzanien, seul acteur habilité à racheter leur production aux cultivateurs, qui ouvre la voie au marché noir et aux contrebandiers. Le Civic United Front (CUF), le parti d'opposition zanzibari, réclame d'ailleurs depuis des années la fin du monopole de l'État et l'ouverture à la concurrence pour assainir le marché et mettre fin au commerce illégal.

Si, au Kenya, le butin des contrebandiers peut se transformer en or, l'opération est néanmoins risquée. En cas de mauvais temps, le voyage jusqu'à Mombasa s'avère périlleux à bord d'embarcations légères. Chaque année, des navires sombrent dans l'Océan Indien avec leurs occupants. Surtout, le trafic illégal est sévèrement puni. La loi prévoit, théoriquement, une peine de 30 ans d'emprisonnement pour les contrevenants.

Que fait le gouvernement tanzanien?

Cette réalité, connue de tous sur Pemba, n'échappe pas au gouvernement tanzanien. Mais les mesures pour endiguer ce commerce illégal sont cependant faibles, voire inexistantes. Manque de moyens ou de volonté politique? Pour François Bart,

«il y a probablement des raisons politiques à ce manque d'actions du gouvernement tanzanien pour entraver la contrebande de clou de girofle avec le Kenya. Zanzibar est une zone assez sensible. Elle bénéficie d'un statut de semi-autonomie en Tanzanie, et le pouvoir politique local n'y est peut-être pas assez efficace. Mais on peut aussi penser que le commerce de clou de girofle n'intéresse pas vraiment le pays qui préfère développer d'autres secteurs économiques.» 

Sur l'archipel de Zanzibar, le tourisme est ainsi devenu depuis quelques années la première ressource économique, devant les cultures d'épices. Même l'île Pemba, longtemps fermée aux étrangers, profite aujourd'hui de cette manne de développement. Et le clou de girofle n'est pas oublié. De nombreuses fermes aux épices ouvrent leurs portes aux touristes dans le cadre de spice tour destinés aux occidentaux. Une solution pour développer la culture du clou de girofle sans contrebandiers?

Camille Belsoeur et Bruno Poussard

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Journalistes français.

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