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A l'image de Gbago en Côte d'Ivoire, Tshisekedi conteste les résultats de l'élection présidentielle. REUTERS/Finbarr O'Reilly
A l'image de Gbago en Côte d'Ivoire, Tshisekedi conteste les résultats de l'élection présidentielle. REUTERS/Finbarr O'Reilly

RDC: un remake de la crise ivoirienne?

La crise post-électorale en République démocratique du Congo rappelle le scénario ivoirien. Deux candidats se proclament vainqueurs à l’issue d’un scrutin contesté…

Mise à jour du 23 décembre: Etienne Tshisekedi, qui s'est auto-proclamé «président élu», n'a pas pu prêter serment au stade des Martyrs comme il en avait l’intention. Empêché par la police de sortir de chez lui, il a fait son discours d'investiture à son domicile, situé dans le quartier de Limete à Kinshasa.

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Une crise post-électorale s’ouvre en République démocratique du Congo (RDC), à un an d’écart et exactement aux mêmes dates qu’en Côte d’Ivoire. Le rival du président sortant, Etienne Tshisekedi, officiellement crédité de 32,33% des voix, se proclame vainqueur et menace de recourir à la rue, malgré les interdictions de manifester. On redoute le bain de sang, comme après la marche du 16 décembre 2010 des partisans d’Alassane Ouattara sur la Radio-télévision ivoirienne (RTI).

Le cas congolais

Joseph Kabila, qui sort gagnant d’un scrutin contesté, avec 48,95% des suffrages, a renforcé la répression. Comme l’avait fait Laurent Gbagbo, avant, pendant et après la présidentielle ivoirienne.

Vers quoi s’achemine-t-on en RDC? Conflit larvé ou solution négociée de partage du pouvoir, comme au Kenya ou au Zimbabwe? Seule certitude, pour le moment: cette nouvelle crise ne risque pas de mobiliser la communauté internationale derrière Etienne Tshisekedi, comme cela avait été le cas pour Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire.

Francis Akindes, politologue, professeur à l’université de Bouaké (Côte d'Ivoire), rappelle en effet que les deux situations ne sont «pas du tout comparables, même si elles aboutissent aux mêmes effets, en termes de frustrations susceptibles de se transformer en violences meurtrières».

Première grande différence:

«Les organes de régulation des élections dans les deux pays ne sont pas de même qualité. En Côte d’Ivoire, il y avait un minimum de consensus autour de la commission électorale, alors qu’en RDC, elle a été contestée dès le départ, en raison des liens entre son président et le chef de l’Etat. En Côte d’Ivoire, les acteurs se suspectaient, mais ils étaient d’accord sur un maximum de points favorables à l’organisation des élections, dans le cadre des accords de Ouagadougou.»

Seconde différence majeure:

«Alors que la présence de la communauté internationale en Côte d’Ivoire était massive, forte et structurée, elle paraît presque symbolique en RDC, si l’on rapporte le nombre d’observateurs à la taille du territoire, presque continentale. Les conditions de la fraude étaient donc objectives, et dans les deux cas, le pouvoir avait l’intention de frauder. En Côte d’Ivoire, il y avait beaucoup d’obstacles qui contrariaient le projet... En RDC, il n’en va pas de même. A Kinshasa, il n’y a pas de Conseil constitutionnel susceptible de valider ou non les élections, mais une Cour suprême qui ne cesse de s’étoffer de gens choisis par Joseph Kabila.»

Les mêmes disparités sont soulignées par le chercheur français Thierry Vircoulon, directeur pour l’Afrique centrale de l’ONG américaine International Crisis Group.

«Contrairement à la Côte d’Ivoire, les Nations unies n’ont pas assuré la certification des élections, rappelle-t-il. Elles ont adopté une attitude plus frileuse, évitant de s’impliquer le plus possible dans le processus, notamment sur les points les plus politiques, pour éviter de se retrouver en position d’arbitre dans la mésaventure congolaise».

Pour le consultant béninois Gilles Yabi, responsable d’International Crisis Group pour l’Afrique de l’Ouest, les deux situations ne sont pas liées.

«Je ne suis pas sûr que sans le précédent ivoirien, il n’y aurait pas eu la même situation en RDC. Le président sortant avait toutes les cartes en main pour passer, soit par la fraude, soit par l’usage de la force. On assiste en RDC à la chronique d’une victoire annoncée depuis longtemps pour Joseph Kabila. Il a fait modifier la Constitution pour instaurer un scrutin à un seul tour. On peut simplement se demander si le précédent ivoirien n’encourage pas davantage le leader de l’opposition, dans ce type de situation, à se dire qu’un bras de fer peut aboutir à la défaite du président sortant… Mais les circonstances ne sont pas les mêmes.»

Une communauté internationale moins influente

Alors, quelles solutions pour régler le conflit post-électoral congolais? L’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS) d’Etienne Tshisekedi demande une contre-expertise des résultats indépendante. Les modalités politiques et pratiques d’une telle démarche restent difficiles à définir, dans la mesure où le pouvoir en place refuse toute remise en cause les résultats proclamés.

Les Etats-Unis ont proposé leur assistance technique pour un éventuel examen des recours déposés par l’opposition ou le recomptage des voix. Sans pour autant intensifier la pression sur Joseph Kabila.

Le Département d’Etat américain a en effet pris position le 14 décembre, de manière assez prudente, pour dire que les élections étaient «sérieusement entachées» d’irrégularités – mais sans se prononcer sur l’impact de ces irrégularités sur les résultats. Et «d’encourager les autorités congolaises à examiner les irrégalurités en opérant avec le maximum d’ouverture et de transparence».

En RDC, la communauté internationale marche sur des oeufs. La mission des Nations unies en RDC a changé de nom le 1er juillet 2010, passant de Monuc à Monsuco, pour faire plaisir à Joseph Kabila.

Ce dernier, qui gère seul la Défense et les Affaires étrangères, a instamment demandé son départ – sans obtenir le retrait de quelque 20.000 Casques bleus. L’allergie à l’égard de toute intervention extérieure, dans une opinion publique devenue «très soupçonneuse et très susceptible», a été soulignée début décembre par l’historien congolais Elikia Mbokolo sur les ondes de radio Okapi:

«Une partie de l’opinion soupçonne à tort ou à raison la communauté internationale d’être de parti pris, d’avoir intérêt à soutenir un ou deux candidats. On a constamment l’impression que la souveraineté du Congo reste nominale, à chaque moment majeur de son histoire. L’opinion congolaise est lassée d’avoir l’impression que des gens interviennent.»

Ce n’est pas le moindre des paradoxes congolais: les protagonistes de la crise se tournent malgré tout vers la communauté internationale. Les représentants de Joseph Kabila comme d’Etienne Tshisekedi ont en effet reproché à la mission d’observation de l’Union européenne (UE) d’avoir dénoncé les irrégularités des élections, sans se prononcer sur qui, à son avis, aurait dû remporter le scrutin.

Au final, pour Gilles Yabi, c’est la situation ivoirienne, et non la contestation des élections en RDC, qui reste très spécifique.

«Le niveau d’intervention international a été singulier en Côte d’Ivoire, et même unique dans l’histoire des Nations unies, ce que n’avaient pas forcément compris tous les observateurs de la crise. Ce rôle de certificateur était très particulier, et intégré dans le dispositif légal ivoirien. En RDC, on a observé un niveau d’intervention international très fort lors des élections de 2006, au sortir d’une transition. Cette fois-ci, le rôle des Nations unies s’avère beaucoup plus réduit, ce qui n’est pas surprenant et relève plutôt de la règle que de l’exception…»

Pas de jurisprudence Gbagbo

Un an après la crise ivoirienne, faut-il se résoudre à voir les dirigeants en place se faire réélire en toute impunité, comme si l’arrestation de Laurent Gbagbo n’avait provoqué aucune onde de choc? Réponse de Francis Akindes:

«On a imposé le multipartisme à tous ces pays depuis 1990, après le discours de la Baule. Tous les cinq ans, de nouveaux dispositifs de fraude plus sophistiqués se mettent en place. En 1995, on a assisté au bourrage des urnes. En 2000, on a modifié les Constitutions. Les techniques s’affinent pour conserver le pouvoir d’Etat. Pour une plus grande efficacité, elles se doublent de la privatisation de la violence d’Etat. Plus le temps va passer, plus les périodes pré-électorales et post-électorales seront violentes, pour une raison toute simple: les principes et mécanismes de la démocratie ne sont ni internalisés, ni appliqués, parce que la classe politique elle-même n’y croit pas! Les politiques n’ont qu’une seule idée, garder le pouvoir le plus longtemps possible lorsqu’ils le détiennent ou le conquérir pour le conserver durablement quand ils sont dans l’opposition.»

Dans le cas de la RDC, le manque de cohérence de la communauté internationale frappe au moins autant que le manque de transparence des élections. Pour Francis Akindes, «on pourrait presque reprocher à la communauté internationale d’avoir contraint Laurent Gbagbo à quitter le pouvoir. Du point de vue de la classe politique au pouvoir dans ces pays, c’est injuste de l’avoir arrêté. En cela, la communauté internationale vient pervertir ostensiblement les règles non écrites du jeu politique à l’africaine. Puisque chacun sait qu’il peut se débrouiller pour se maintenir…»

Du côté des Nations unies, il n’est pour l’instant pas question de répéter ailleurs en Afrique le processus de certification des élections ivoiriennes – un processus qui n’a pas empêché la crise.

Pour Francis Akindes, la certification relève d’ailleurs d’une «lubie de Blancs», sur un continent ou «personne, ni Joseph Kabila et pas même Abdoulaye Wade, ne veut d’un processus de certification à l’ivoirienne. Du coup, Laurent Gbagbo a le sentiment qu’on l’a eu. Il s’est senti floué. D’où sa hargne, et le sentiment que l’argument qu’on lui a opposé n’est pas correct, du point de vue africain. Cette conception gbagbiste, même si elle n’est pas raisonnable, paraît rationnelle. L’attitude frileuse de la même communauté internationale en RDC l’atteste.»

Sabine Cessou

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Sabine Cessou

Sabine Cessou est une journaliste indépendante, grand reporter pour L'Autre Afrique (1997-98), correspondante de Libération à Johannesburg (1998-2003) puis reporter Afrique au service étranger de Libération (2010-11).

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