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Dans une synagogue de Tunis, 26 octobre 2011. REUTERS/Zoubeir Souissi
Dans une synagogue de Tunis, 26 octobre 2011. REUTERS/Zoubeir Souissi

Les Tunisiens tiennent à leurs juifs

La présence de la petite minorité juive dans la nouvelle Tunisie est un symbole historique qui contribue à l'ouverture du pays sur le monde.

Mise à jour du 28 mars 2012: La communauté juive tunisienne a porté plainte pour exhorter les autorités à réagir à la suite des slogans antisémites scandés le 25 mars lors d'une manifestation à Tunis, troisième incident de ce genre depuis le début de l'année, selon l'AFP.

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Mise à jour du 1er février: Un reportage de BBC News daté du 31 janvier s'interroge sur l'avenir des juifs Tunisiens dans le pays. Lors de sa visite à Tunis, le 5 janvier, Ismaïl Haniyeh, le secrétaire général du Hamas qui dirige la bande de Gaza, avait été accueilli par une centaine de manifestants scandant des slogans tels que «Morts aux Juifs». Des propos qui relancent les inquiétudes d'une montée de l'extremisme religieux en Tunisie.

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Des 110.000 juifs vivant à la veille de l’indépendance de la Tunisie, le 20 mars 1956, 1.500 restent encore dans le pays, la grande majorité sur l'île de Djerba. Ils sont complètement intégrés à la population depuis des millénaires et, s’ils parlent certes quelques bribes d’hébreu et étudient les textes sacrés, ils n’ont aucune volonté de s’expatrier malgré les appels du pied périodiques des dirigeants israéliens. Ils vivent d’un petit commerce d’artisanat et de quelques opérations de change avec les touristes qui se pressent dans leurs boutiques.

A l’occasion de la commémoration de la rafle des juifs de Tunis du 9 décembre 1942, organisée à Yad Vashem, le memorial aux victimes de la Shoah à Jérusalem, à l’initiative de l’historien Claude Sitbon, le rabbin Eric Bellaïche, petit-fils du grand rabbin de Tunisie sous l’Occupation, avait reçu la charge de réciter quelques psaumes à la mémoire des disparus.

Appel du pied aux juifs

Le vice-Premier ministre israélien, Sylvain Shalom, né à Gabès, au sud-est de la Tunisie, en a profité pour lancer un appel aux juifs de Tunisie à venir s’installer en Israël. Cette démarche n’est pas nouvelle car elle est réitérée à chaque occasion, mais les juifs de l'île de Djerba n’ont jamais accepté de quitter le pays qu’ils estiment le leur. Le départ des juifs de Tunisie avait été vécu par Habib Bourguiba, le père de l'indépendance tunisienne, comme une injustice et un malentendu car ils représentaient à l’époque les forces vives du pays, les seuls qui avaient pu accéder en masse au savoir alors que la politique colonialiste tendait à limiter l’éducation française aux autochtones.

Le parti islamiste tunisien Ennahda a immédiatement réagi en jugeant cette déclaration «irresponsable et irrationnelle». Et d'ajouter:

«La Tunisie reste, aujourd’hui et demain, un État démocratique qui respecte ses citoyens et veille sur eux quelle que soit leur religion. Les membres de la communauté juive en Tunisie sont des citoyens jouissant de la plénitude de leurs droits et de leurs devoirs».

La minorité juive constitue pourtant une présence négligeable. Constituée en majorité de vieux attachés à leurs habitudes et leurs souvenirs, elle serait un poids beaucoup plus qu’une richesse pour Israël. Le président de la communauté juive de Tunisie, Roger Bismuth, a lui-aussi donné le ton en qualifiant la déclaration du vice-Premier ministre israélien de «tentative de saper le processus engagé par la Tunisie». Il estime que: 

«aucune partie étrangère n’a le droit de s’ingérer dans les affaires de la Tunisie, y compris les affaires de la communauté juive établie dans ce pays depuis plus de trois mille ans. La communauté juive aime la Tunisie et n’envisage pas de la quitter.»

Une présence négligeable

Tous les dirigeants juifs sont montés au créneau pour fustiger cette déclaration mais la question ouverte concerne l’enjeu de cette minuscule communauté ancrée dans la tradition et dans le refus de quitter le pays. Ceux qui restent ne s’estiment pas en danger mais ils avouent que leurs jeunes n’ont plus d’avenir dans le pays. Nous avons rencontré Elie, quelques jours après son immigration discrète en Israël. Il représente une exception car il n’avait rien à reprocher à sa vie relativement aisée à Djerba. Il travaillait dans l’informatique, donnait des cours d’hébreu et de Torah aux jeunes et ses jeunes enfants, qui parlent l’arabe, étaient bien intégrés dans l’île. Il a avoué qu’il aurait pu continuer à vivre dans le pays même en tant que minoritaire. Mais il nous montra ses quatre soeurs, âgées de 15 à 20 ans, pour lesquelles il avait fait le grand saut. Par ailleurs, avec l’arrivée des islamistes au pouvoir, il craint de retrouver un statut de «dihmi», citoyen de seconde zone, aboli par la France en 1881.

Avant sa nomination récente comme Premier ministre tunisien, Hamadi Jébali, secrétaire général d’Ennahda, avait tenu à réserver un accueil particulier à Roger Bismuth pour adresser un «message de fraternité aux communautés juive et chrétienne de Tunisie» en précisant que: «Nous sommes tous les descendants d’Abraham».

Une présence indispensable

Les nouvelles autorités ont compris l’enjeu de ce millier de juifs qui constituent un symbole pour les islamistes. Ils se sont élevés avec force contre le procès d’intention ourdi par les Israéliens qui faisaient coïncider la commémoration d’une rafle nazie en Tunisie avec l’avènement des islamistes en Tunisie. Les juifs symbolisent la liberté de culte et d’expression qui prévalait dans le régime laïc des présidents Bourguiba et Ben Ali. Ils pérennisent, malgré leur faible nombre, une culture judéo-tunisienne qui s’estompe au fil des ans et qui a la caractéristique de se prononcer en arabe et de s’écrire avec des caractères hébraïques. Une certaine mémoire de la Tunisie est véhiculée par eux et les Tunisiens refusent de la voir s’exporter. De nombreuses synagogues sont restaurées par les juifs de la diaspora pour immortaliser l’architecture et les traditions juives plusieurs fois millénaires. Une présence physique juive est donc indispensable.

Or laisser la Tunisie se vider de ses juifs peut accréditer l’idée que le nouveau régime s’enfonce dans l’obscurantisme et refuse de s’ouvrir aux autres civilisations. L’exemple du Yémen est édifiant en la matière. L'influence prépondérante du judaïsme dans le Yémen du Ve siècle s’est estompée avec le temps pour trouver son paroxysme dans l’émigration massive des juifs du Yémen. Le Yémen s’est enfoncé dans l’oubli des pays occidentaux. Le président Bourguiba avait senti l’importance de la communauté juive en Tunisie pour l’avoir toujours caressée dans le sens du poil et il n’hésitait jamais à la rassurer en faisant référence dans les médias à Israël de manière non monolithique. Les nouveaux dirigeants tunisiens s’inspirent, sur ce point au moins, de la doctrine du «combattant suprême» qui ne voulait pas qu’on touche à ses juifs. Ils font tout pour rassurer cette petite communauté tout en s’adressant, de manière indirecte, aux juifs du monde.

Jacques Benillouche

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Journaliste indépendant (Israël). Jacques Benillouche tient un blog, Temps et Contretemps.

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